C’était ça ou mourir

Impossible de lire ce livre sans repenser à cette polémique : Thélyson Orélien ou AI ? Et comme nous n’aurons certainement jamais de réponse, comme le sceau du doute restera toujours sur ce livre (et pire, sur son auteur), il me semble nécessaire de revenir au livre ! Et, quel livre !

Je le jure, ce jour-là, j'ai vraiment cru que c'était enfin fini. Que j'avais franchi la ligne. Que j'étais devenu un homme normal dans un pays normal avec des papiers normaux. J'avais passé la grille, le soleil de Matamoros avait été remplacé par la fraîcheur sèche de Brownsville. L'air lui-même avait changé de goût. Il sentait le plastique neuf, le café tiède, la climatisation réglée trop bas les chaussures fermées. Oui, même les chaussures des gens ont une autre odeur une fois que tu passes cette frontière. Je me suis demandé si l'Amérique désinfectait ses semelles avant de nous recevoir.
C’était ça ou mourir de Thélyson Orélien
Un livre pour entendre la douleur de l’exil, la violence du voyage, l’inhumanité des procédures, la brutalité des frontières, le dénuement total, la perte d’identité, la guerre, la misère, l’abus de faiblesse, la monétisation de la fragilité…

Et dépendre finalement de l’humeur d’un douanier ou du code d’un algorithme

MàJ à 21h après la confirmation de la maison d’édition canadienne de l’utilisation d’outils d’AI. : Ben zut alors ! Un si bon roman, une telle histoire… C’est nul Monsieur Orélien, votre histoire est bien montée, elle est pareille à un témoignage sur tout ce que traversent les migrants. Si c’eut été une bluette sentimentale, j’aurais compris. Mais là, c’est doublement dommage.

Incipit (et peut-être un petit peu plus si entente)
Je vous jure, ce jour-là, j'ai ri. Oui, moi, Jonas Dorléon, fils de Marthe la couturière et de Dieudonné le pêcheur fainéant, né à Carrefour-Feuilles, élevé au goût du sel, du rhum clair et de l'école publique, j'ai ri comme un idiot, un imbécile fini, un fou à l'élastique trop tendu. Pas un rire joyeux ni même un rire nerveux comme celui qu'on pousse quand on évite une bouse de vache dans la rue. Un rire sec, maigre, tordu comme un arbre qui a grandi dans une ruelle sans soleil. J'ai ri pendant que ma maison flambait, pendant que la voisine lançait des seaux d'eau dans le vide, pendant que les petits criaient « Manman ! », comme si leur mère avait le pouvoir d'arrêter les balles qui fusaient tout autour. J'ai ri, parce que je savais que, si je ne riais pas, j'allais hurler, me pisser dessus, ou courir droit vers une balle, pour en finir une fois pour toutes. Et j'étais trop lâche pour mourir dignement.


4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc)
Quand dans les rues de Carrefour-Feuilles les coups de feu et les flammes le somment de partir, Jonas Dorléon n’emporte presque rien : son diplôme, un cahier de poèmes, une photo de sa mère et un slip propre. Sa vie entière dans un sac de plastique.
Se réfugiant d’abord du côté dominicain de la frontière, il attend dans l’antichambre d’Haïti que les choses se calment. Sauf que les choses ne se calment pas. Il faut marcher, encore, toujours. Devenir un migrant. Du Brésil au Mexique, il enfile les kilomètres, serrant toujours son sac de plastique contre lui, tantôt à bord d’un autobus surchauffé, tantôt dans les profondeurs de la jungle avec d’autres sans-papiers qui, autour de lui, tombent les uns après les autres. Quand enfin il atteint la frontière des États-Unis, ce sont les agents de l’ICE qui l’attendent. Jonas n’a plus qu’un objectif : quitter ce pays qui n’a rien de « great again » et gagner le Canada par le chemin Roxham, cette voie salutaire dont il a tant entendu parler.
La plume foisonnante et poétique de Thélyson Orélien fait jaillir la beauté dans les zones les plus sombres de l’expérience humaine. Il parle la langue de l’exil, cette langue qui s’apprend « sans grammaire, sans dictionnaire, juste avec les os et la peau ». Surtout, il révèle une Amérique terrible et violente sur laquelle notre regard doit s’attarder.