Dans la jungle

En commençant cette histoire par la fin, Adeline Dieudonné nous plonge immédiatement dans un malaise qui ne se dissipera pas avant la dernière page tournée… Et bien après encore.

Rares sont les circonstances qui nous permettent de savoir, à l'instant où on prend son petit déjeuner, que ce sera le dernier. Qu'après cette bouchée de pain beurré, on n'avalera plus rien, que plus un seul aliment ne passera par notre œsophage, ne sera dissous par notre estomac, digéré par nos intestins. Que toutes ces fonctions que notre corps a exercées pendant des décennies sans qu'on y pense vont s'interrompre sans préavis.
Ce matin-là, Yves mangea une orange, quelques tranches d'avocat sur un toast et un café allongé sans sucre.
Dans la jungle de Adeline Dieudonné
Car juste après cette sordide conclusion, commence ce drame que l’on sait inéluctable. Pourtant, les signes sont infimes, la progression insidieuse, et les red-flags ne pourraient sembler évidents qu’à postériori.

Et toute la puissance de ce livre tient dans cette lente progression et dans la faiblesse des signaux.

Une démonstration

Incipit (et peut-être un petit peu plus si entente)
Si le notaire est ému, il n'en laisse rien paraître. Décontraction mesurée, pantalon beige, chemise à carreaux, lunettes à monture légère, la cinquantaine tonique, il descend l'escalier de marbre qui mène à sa salle d'attente la mine affable, concentrée. Il salue d'une poignée de main les deux femmes qui viennent d'entrer, les invite à le suivre.


4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc)
Une jolie villa dans le Brabant wallon, l’été à la mer, l’hiver au ski, deux enfants : Aurélie et Arnaud se sont construit une vie qui leur ressemble. Pourtant, un soir d’été, Arnaud prend une arme et assassine les siens avant de se suicider.

Adeline Dieudonné rembobine le film de l’histoire de ce couple, du premier regard à la mise en place d’un quotidien bourgeois. À chaque étape, la mécanique prend forme sous nos yeux, insidieuse, inéluctable.

Chronique d’une mise à mort annoncée, ce roman haletant nous entraîne au cœur de la bourgeoisie belge, où il est courant de tutoyer son banquier et où la violence se dissimule derrière les façades de briques blanches.

T’es pas ma mère

Il faut s’accrocher un peu pour cette lecture. Non pas que le livre tombe des mains, mais il me semble impossible de ne pas sortir bouleversé par cette histoire de naissance sous X et d’adoption.

Le 19 octobre
Bon, avant-hier je me suis arrêtée au milieu de ma lettre. Je t'en voulais tellement que j'ai tout cassé dans l'appartement.
Les vitres, les portes, le balcon.
Je ressentais comme le jour où j'avais voulu te trancher la gorge avec le sabre de papi. John, qui ne m'avait jamais vue dans cet état-là, n'en revenait pas. Il m'a emmenée de force dans la crique la plus proche et m'a jetée à l'eau tout habillée. L'eau était glacée. Mon jean lourd et collant me gênait pour nager. Mais ça m'a calmée.
T’es pas ma mère de Prune Berge
Pourtant, si ce tout petit roman épistolaire pêche probablement, c’est par la violence de son implacable piège émotionnel.

Dès les premières pages, impossible de ne pas se laisser emporter par une déferlante mélo qui ne s’apaisera pas avant d’avoir refermé la couverture.

Parfait, brillant, impressionnant… Mais too much

Incipit (et peut-être un petit peu plus si entente)
Ma fille,
Sans doute n'ai-je pas le droit de t'appeler ainsi. Mais tu existes, je viens de l'apprendre, tu as vingt ans. Je ne sais pas encore si j'écris cette lettre pour toi, pour moi, ou comme pour tisser des fils entre deux océans.


4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc)
Adoptée à la naissance. Stéphanie a vingt ans quand elle reçoit une lettre de sa mère, qui a accouché sous X.

En lisant le récit des circonstances de sa conception et de sa naissance, la jeune femme, qui se croyait en rupture de lignage, découvre qu'elle doit compter à présent avec une autre mère et qu'il lui faudra concilier deux familles, avec leurs territoires génétiques et leurs pays dans la peau. Mais deux mères, cela demande « deux mers » à traverser, afin de pouvoir soi même mettre au monde un enfant sur une rive qui porte un nom.

Dans ce texte épistolaire sur le thème de l'adoption, la simplicité de l'écriture nourrit une émotion dont la force ne prétend qu'à celle du témoignage.

¡Vamos!

Olivia Ruiz continue à explorer les liens familiaux (les siens ?) avec ¡Vamos!

Mon cœur s'est serré parce que tout à coup j'ai imaginé Ennio plus grand, ici, sans moi, avec Fahiza, Mohammed et Aschraff, réunis telle une vraie famille. Je me suis sentie comblée. Ce soir se tissaient les prémices de liens qui traverseraient le temps et les âges. Ici Ennio aurait toujours une porte à laquelle frapper, et derrière celle-ci de belles personnes pour l'accueillir. Avec ou sans moi. Et cette pensée était encore plus apaisante que la Biafine qui recouvrait mes coups de soleil.
Tandis que nous nous dirigeons vers l'hôtel, la voix de Mohammed nous rattrape. Nous faisons volte-face.
 ─ À demain ! Et toujours j'ai la joie de vivre. Je me lève chaque matin...
 ─ Et je remercie Allah de protéger ceux qu'il me reste! enchaînons-nous en chœur Ennio et moi, faisant éclater de rire l'assemblée.
¡Vamos! de Olivia Ruiz
Comment transmettre la joie de vivre à son enfant et l’aider à grandir ?

Et c’est chou. Peut-être un poil naïf et mélo avec un peu trop de guimauve, mais touchant et plein d’amour

Incipit (et peut-être un petit peu plus si entente)
Je suis une mauvaise mère. Une mère désespérée. Une mère me direz-vous. J'exerce ce travail auquel aucune école ne prépare, alors qu'il mériterait des études supérieures pour éviter trop de dommages collatéraux.


4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc)
D'Orlando à Madrid, du café de Marseillette aux rives du Nil, des poésies déclamées sur le port d'Essaouira aux fêtes endiablées de La Havane, Lola s'est donné un an pour transmettre à son petit garçon Ennio ce que l'école ne pourra jamais lui apprendre mais que peut une mère : l'amour de la vie et de l'autre.

Et si en chemin elle pouvait se retrouver elle-même, leur échappée prendrait tout son sens...

Porté par la plume racée d'Olivia Ruiz, à la fois poétique et puissante, ¡ Vamos ! nous entraîne dans un tourbillon d'émotions et de sensations, de couleurs et de saveurs. Un voyage à l'énergie contagieuse, une ode à la filiation, un roman à fleur de peau.

Zones à défendre

Il est impressionnant de lire dans cette fiction la même histoire que Florence (sœur jumelle de Béné) raconte dans ses bandes dessinées autobiographiques. Difficile de ne pas y reconnaître les bondieuseries familiales et ce petit bout de forêt en péril ressemble fort au paradisiaque Nagot.

Et la lèpre de la haine en ligne s'abattit sur le monde. Rien ne pouvait endiguer ces débordements d'un bourbier venu des profondeurs de la nature humaine, fosse septique où fermentaient la frustration, la colère, la solitude, la paresse intellectuelle, la bêtise sans fond. Au lieu de transformer leurs déjections intérieures en engrais fertile, les aboyeurs éclaboussaient le web de leurs excréments.
Zones à défendre de Bénédicte Dupré la Tour
Ici, plusieurs zones à défendre se répondent et résonnent dans une brillante construction. Mais dans ce livre de combat, les forces semblent bien inégales.

Un livre magnifique porté par de bien frêles combatant·e·s

Incipit (et peut-être un petit peu plus si entente)
« Debout, les vrais-vivants. Debout, les cabossés, les hutte-taupistes, les militerre, les rêvilleros, les va-t-en-paix, les têtes cramées, les va-nu-cœur. Debout, les insurgés des marges, les fouisseurs d'espoir. Debout, et ventre à terre, faire flotter les bannières, tirer les haubans, debout. Debout, debout, les vrais-vivants. »


4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc)
Après cinq années à l'étranger, Clémence, la trentaine, revient en France. Elle doit piloter la création d'un centre de stockage de déchets dans le village de Saint-Romain. Ce village, elle le connaît bien, malheureusement : c'est celui où vit sa mère, Sylvie, tombée dans le complotisme au moment du Covid. Son frère, Tristan, poète anarchiste, gravite lui aussi dans les marges. Tiraillée entre sa loyauté familiale et sa fidélité à l'entreprise, Clémence devra amadouer Sylvie, rétive à l'idée de convertir quelques arpents de forêt en champ d'ordures, et parer aux incessantes critiques de son frère. Ce trio familial est à l'image d'une société fragmentée où les discours s'affrontent en archipels irréconciliables. Que reste-t-il alors d'une vérité commune ?
Porté par une écriture jouissive, Zones à défendre raconte l'ironie d'un monde désenchanté, mais aussi la poésie des utopies réalisées. Ce roman explore la bataille des récits - complotistes, politiques, intimes - et fait le pari que, en s'assumant comme fiction, la littérature peut encore dire vrai.

Le cocon

Cette biographie dessinée de Judith Scott est déchirante. Si le dessin a mis un peu de temps à me convaincre, l’histoire de cette artiste trisomique et sourde est emblématique du sort des personnes handicapées au siècle précédent (et ce n’est pas si vieux !).

Le cocon de Alexandre De Moté, dessins et couleurs de Natacha Sicaud, avec une préface de Lucienne Peiry
Le parallele avec Mon vrai nom est Elisabeth est évident. Incompétence, maltraitance, camisole chimique, isolement, brutalité, chirurgie, absence d’empathie… la vie en institution pouvait (sans généralisation !) être inhumaine.Mais c’est aussi l’histoire de sœurs jumelles, de séparation et de retrouvailles, d’amour et de lien

Une bio préfacée par Lucienne Peiry, ex-directrice de la magnifique collection d’art brut de Lausanne qui lui consacra une exposition en 2001
Incipit (et peut-être un petit peu plus si entente)
Alors, les filles, on rêve d'un beau mariage ?


4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc)
Née en 1943 dans l’Ohio, Judith Scott est atteinte de trisomie 21 et de surdité. Dans l’Amérique des années 1950, son handicap est mal compris : jugée « inapte », elle est séparée de sa famille et surtout de sa sœur jumelle, Joyce, avec qui elle entretenait un lien profond malgré l’absence de langage verbal commun. Commence alors pour Judith une longue période d’institutionnalisation, loin des siens.

Trente-cinq ans plus tard, Joyce parvient à obtenir la tutelle de sa sœur et lui offre une nouvelle vie. Installée à Oakland, Judith rejoint le Creative Growth Art Center. C’est là, à 44 ans, qu’elle découvre la sculpture textile : des objets enveloppés de fils, des formes mystérieuses et organiques qui deviennent son mode d’expression privilégié. À travers ces œuvres singulières, Judith tisse un langage propre, intime, presque thérapeutique, et se reconnecte peu à peu au monde. Aujourd’hui, elle est reconnue comme une figure majeure de l’Art Brut.

Basée sur une documentation riche, cette biographie retrace le destin exceptionnel de Judith Scott (1943-2005). De l’enfance brisée à l’émergence de son œuvre, elle interroge notre rapport à la différence, à la création et à l’inclusion. Préfacé par Lucienne Peiry, historienne de l’art et ancienne directrice de la Collection de l’Art Brut à Lausanne, ce roman graphique bouleversant signé Natacha Sicaud et Alexandre de Moté nous invite à regarder autrement l’art et le handicap.

Juste après la vague

Tiré du roman éponyme de Sandrine Collette, cette vague explore les dilemmes insolubles, la culpabilité et la force des liens familiaux.
Le tout dans une insoutenable tension post-apocalyptique.

Juste après la vague de Dominique Monféry, d’après le roman de Sandrine Collette
Le traitement du scénario et les dessins de Dominique Monféry sont parfaits. Le trait est fin, soutenu par des aquarelles au service de l’histoire avec des planches d’une grande beauté.C’est beau et bien et, en plus, porteur de messages forts

Incipit (et peut-être un petit peu plus si entente)
Coucou mes belles !
C'est moi que voilà !


4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc)
Une vague géante déferle sur le monde et engloutit tout sur son passage. Le monde que connaissait Louie et sa famille a disparu, mais eux ont survécu. Du haut de leur colline devenue îlot, leur quotidien est étrangement tranquille et bien réglé : maman prépare le café, les enfants se lèvent grâce à la délicieuse odeur des tartines grillées, papa récolte les œufs frais du matin tandis que la mer, elle, monte chaque jour un peu plus.

Les parents n'ont d'autres choix que de faire face à la montée des eaux. Seulement, il n'y a pas assez de place dans la barque. Quels enfants laisser derrière ? Sera-t-il possible de revenir les chercher ? Seront-ils capables de survivre jusque-là ?

D'après le roman de Sandrine Collette

Chez Krull

Comme il est paradoxal de trouver dans ce livre une phrase aux forts relents antisémites alors que Simenon décrit ici si bien (en 1939 !) les mécanismes d’exclusion et de rejet de l’autre et de l’étranger (en l’occurrence des allemands).

On ne pouvait pas pleurer, personne ! On était sous pression ! On ouvrait la bouche pour dire quelque chose et on ne prononçait pas un mot ! Que se passait-il là-haut ? Pourquoi le silence absolu ? Un silence à n'en plus finir ! 
Un charretier entrait, son fouet sur l'épaule, lançait familièrement :
- Sers-moi un petit marc.
Anna le servit, remplit trop le verre et eut la présence d'esprit de saisir un chiffon pour essuyer le comptoir.
Chez Krull de Georges Simenon
Simenon qui démontre si bien la bêtise (méchante et gratuite) des mouvements de foule et de rejet de l’autre se prendrait-il lui même les pieds dans le tapis.

A bien y regarder, la tirade antisémite est prononcée par Hans, le cynique profiteur des Krull, celui par qui le malheur arrive. Alors, cela reste difficile à lire (et je ne le retranscris pas ici), mais à nouveau, Simenon raconte son époque, sans fards. L’homme, moche qu’il est.

Et la seconde guerre mondiale éclate la même année

Adapté par Jacques Fansten en 1988 sous le titre Le mouchoir de Joseph
Tous les romans durs de Simenon
35. Chez Krull
34. Le bourgmestre de Furnes 36. Le Coup de Vague
Incipit (et peut-être un petit peu plus si entente)
De la maison Krull, de la famille Krull, ce que Hans ─ qui était un Krull aussi, mais un pur, un Krull d'Allemagne ─ découvrit en premier lieu, avant même d'être descendu de taxi, ce fut une réclame en papier transparent collée sur la porte vitrée de la boutique.


4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc)
Allemands installés en France depuis plusieurs années, les Krull tiennent une épicerie où les mariniers du canal voisin viennent boire un coup le soir, après le travail. Mais un jour, le corps d'une jeune fille est retrouvé dans le canal. Elle a été violée et étranglée. Or c'est Hans Krull, un cousin arrivé depuis peu, qui l'a découvert. Bientôt de vieilles rancunes refont surface, les accusations se précisent, les langues se délient... Ces Krull, ce sont des étrangers, non ?

Le discours

Adrien est un looser magnifique doté d’une triste autodérision, consternante autant qu’hilarante.

Le pitch est tout simple et illustre parfaitement sa situation : son futur beau-frère lui demande de faire un discours pour son mariage avec sa sœur alors qu’il vient précisément de se faire larguer.

La comète de Halley possède une période de soixante-seize ans, le temps de cuisson d'un œuf à la coque est de trois minutes (départ eau bouillante), la durée de gestation d'une éléphante se situe entre vingt et vingt-deux mois, quelle est la durée moyenne d'une pause ?
Le discours de Fabrice Caro
Une histoire aussi navrante qu’elle est drôle, racontée dans un long monologue plaintif et auto-consterné non dénué d’humour.

À réserver toutefois aux amateurs d’un schadenfreude mélancolique

Incipit (et peut-être un petit peu plus si entente)
« Tu sais, ça ferait très plaisir à ta sœur si tu faisais un petit discours le jour de la cérémonie. » Il laisse tomber ces quelques mots, comme ça, sans plus d'ornements, sans même me regarder, appliqué à se servir un verre de vin rouge qu'il vide dans la foulée. Le détachement, l'absence totale de solennité qu'il imprime à cette phrase empêchent toute négociation.


4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc)
« Je prononcerai ce discours à une condition, Ludo, une seule : que tu arrêtes de faire grincer ta fourchette dans ton assiette. Je pourrais tuer pour ça. Il y a des codes, Ludo, sinon c’est le bordel. Sept milliards de névrosés essayant de vivre ensemble, se faisant croire que c’est possible, qu’on ne tue pas pour un grincement de fourchette dans l’assiette, qu’on ne quitte pas son amoureux parce qu’il fait du bruit en buvant son café. »

Lors d’un dîner en famille, Adrien, qui vient de se faire plaquer, apprend qu’il doit prendre la parole au mariage de sa sœur. Entre le gratin dauphinois et les tentatives de discours toutes plus absurdes les unes que les autres, il n’espère qu’une chose : que Sonia revienne.

Gonzalo et les autres

Si son premier roman, Suiza, m’avait cisaillé, Saint Jacques ne m’avait guère laissé de souvenirs et j’avais donc laissé Gonzalo de côté… Jusqu’à ce que, bienheureusement, on m’en loue la qualité. Et merci !

J'ai voulu rencontrer d'autres femmes ensuite, pour tenter d'oublier, de guérir, mais je cherche toujours une part de Bonnie dans mes nouvelles conquêtes. J'ai des séquelles insurmontables, des lésions chéloïdes sur le cœur qui le rendent encore plus dur à s'émouvoir, je fais de l'arythmie d'amour. Je finirai seul, Gonzalo, je ne sais pas aimer. Quand la solitude sera trop corrosive, que je me sentirai trop ankylosé, j'irai parfois à Cáceres me promener dans les rues et m'enivrer aux terrasses dans la touffeur du soir. Je m'injecterai un rappel d'amour, en m'arrêtant sous les porches, je remonterai vers la rue Roso de Luna et, depuis notre ancienne chambre d'hôtel au velux ouvert sur le ciel, je me souviendrai de tout et j'écrirai comme Neruda les vers les plus tristes de ma vie : « La nuit est pleine d'étoiles, elle n'est pas avec moi. »
Gonzalo et les autres de Bénédicte Belpois
Ce roman choral où les amis, voisins et famille de Gonzalo prennent tour à tour la parole, respire la vie.

Un livre magnifique ou l’amour, tout comme Gonzalo, s’en vient et s’en va

Incipit (et peut-être un petit peu plus si entente)
Aujourd'hui j'ai écrit à la Tía Cayetana.
Elle seule peut faire quelque chose pour moi. Elle ira parler au Père, certainement, elle plaidera ma cause. Elle a toujours trouvé les mots pour l'adoucir et il l'écoute comme un oracle depuis l'enfance.


4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc)
Gonzalo, fils d’un viticulteur d’un petit village d’Estrémadure, s’enfuit pour éviter le service militaire instauré par les franquistes et le destin médiocre auquel il se croit promis. Mais, après des années passées en France et un amour malheureux, il embrasse de nouveau ses racines et l’immuabilité de la vie rurale.
Il devient alors pour les autres le confident, celui à qui chacun peut livrer les grandeurs et les misères de son existence. Car c’est le portrait d’un village qui se dessine au travers des récits de ces personnages si attachants, un lieu clos où tous se connaissent et où chacun conserve ses secrets. Avec ce roman, Bénédicte Belpois continue de tracer une œuvre singulière au prisme d’une écriture très haute en couleur, sincère et émouvante.

Très brève théorie de l’enfer : contes de l’indigène et du voyageur

Lire Jérome Ferrari est une expérience multiple. La forme est peut-être ce qui impressionne le plus avec un style travaillé et une écriture sublime. Le fond ensuite, avec ici une histoire d’expatriés et d’émigrés, de mélange de cultures et de coexistence de différentes origines sociales qui ne se mélangent pas toujours.

Et elle se rend à son travail, comme elle devra le faire tous les jours, pour retrouver d'autres enfants qu'elle ne verra pas grandir, d'autres jeunes femmes tristes qu'elle ne saura pas consoler, jusqu'à ce qu'elle n'en ait plus la force. Assise dans le bus, elle regarde défiler les immeubles de verre et d'acier éblouissant, elle voit la mer d'émeraude pâle s'étendre, inerte et brûlante, sous les rayons du soleil de la grande ville qu'elle ne quittera jamais pour rentrer chez elle, dans un foyer chimérique qu'elle a perdu il y a bien longtemps. Et elle ne croit plus à la promesse fallacieuse et cruelle que lui fit jadis une ombre errant dans la nuit d'un rêve, au pied d'un bouddha de pierre, car elle sait désormais que, pour celui qui prend les chemins de l'exil ou des enfers, il n'est pas de retour possible.
Très brève théorie de l’enfer : contes de l’indigène et du voyageur de Jérôme Ferrari
Mais finalement, ce sont les émotions qui emportent tout dans ce drame qui se joue ailleurs, un ailleurs qui ne sera jamais chez soi

Incipit (et peut-être un petit peu plus si entente)
Sache, ô Roi du Temps, Roi très aimé, que dans les vastes étendues de l'enfer, où souffle un vent de Pestilence et d'Effroi, se trouve, bien au-delà de la septième porte, une demeure souterraine dont Satan lui-même, dit-on, ne peut se rappeler l'emplacement.


4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc)
Après avoir quitté son île natale pour enseigner à Alger, un homme, mû par le désir d’un ailleurs où échapper à lui-même, prend un poste au lycée français d’Abu Dhabi et s’y installe avec femme et enfant. Bientôt, leur trajectoire effleure celle de leur employée, Kaveesha, partie du Sri Lanka trente ans plus tôt et voguant depuis de famille en famille pour subsister.
Expatrié, immigré – deux manières d’être étranger, deux mots pour dire deux mondes, séparés par un mur invisible que l’empathie ne saurait abattre.

Dans une langue acérée, ténébreuse, Jérôme Ferrari poursuit l’examen lucide de notre rapport à l’autre et livre un nouvel opus déchirant des « Contes de l’indigène et du voyageur ».