Tu aimeras ce que tu as tué

Quelle hargne, quelle violence ! Combien de frustrations, de douleurs, de blessures pour arriver là ?

Je cherche le ciel pour mieux le maudire, je veux te saisir entière, Chicoutimi, pour connaître le visage de celle que je déteste. J'ai hâte de te voir ravagée. J'ai tellement hâte de te voir agonisante, de voir tes yeux en détresse implorer ma pitié. Mais je serai sans pitié. Je n'en peux plus d'attendre ta destruction, d'espérer une catastrophe qui mettrait fin à tes jours, qui te rayerait de la carte. C'est moi qui te détruirai, Chicoutimi. En consultant le ciel, en parlant aux astres et aux puissances occultes, à tous ces morts que tu portes en toi, j'ai reçu ma mission. J'ai rêvé ta fin toutes les nuits. Je ferai œuvre de ta destruction, je serai un artificier splendide; la démolition systématique à laquelle je me prépare, seuls les saints ou les hypocrites n'en conviendront pas, sera bien agréable.
Tu aimeras ce que tu as tué de Kevin Lambert

Kevin Lambert écrit des romans hypnotiques, hallucinatoires. Des textes portés par la rage.

Et Tu aimeras ce que tu as tué porte suffisamment de violence pour détruire Chicoutimi et tous ses enfants. Enfin, tous ceux qui ne sont pas encore morts. L’histoire d’une jeunesse homosexuelle au Québec avec des morts, tout plein. Une écriture qui ne reprend jamais son souffle, un cri ininterrompu.

J’en reste sans voix, et même pas vraiment capable de comprendre ce que j’ai aimé tant tout ça est rude. Et pourtant, c’est génial !

Incipit (et peut-être un petit peu plus si entente)
Dans la classe, la professeure entre. Elle porte une canne et son autorité fêlée, on rit d'elle dans son dos, la vieille sorcière, on est en deuxième année du primaire. Elle s'appelle madame Marcelle. On se fait des grimaces, des attrapes, des mauvais coups, sauf quand elle nous regarde; là, on s'applique fort sur notre feuille. Le local d'arts plastiques rend toujours surexcité, je sais pas si c'est la couleur des murs ou les dessins des autres classes qui sont exposés un peu partout et qu'on regarde avec intérêt, surtout pour les trouver laids, surtout le nom de ceux qui les ont faits, leur faire savoir, à la récréation, qu'ils ont aucun talent.


4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc)
Faldistoire s'ennuie tellement à l'école qu'il a juré la perte de sa ville.
Bel édifice de pelouses et de béton, Chicoutimi cultive derrière ses murs l'hypocrisie et les vices de ses habitants. Quand la petite Sylvie meurt dans un accident de déneigeuse, une série d'actions en chaîne fait tomber le vernis de la normalité. Une nouvelle réalité émerge : celle des enfants morts qui reviennent en vie pour hanter la ville et prendre leur revanche.
Faldistoire donne le signal de la révolte. Dans les cahiers d'écoliers comme dans la forme des nuages, il lit les signes qui annoncent la fin de Chicoutimi. Entre coups de poing et coups de bassin, il prend la tête de la conjuration. Sa ville sera l'épicentre de l'apocalypse.
Dans un style punk étrangement poétique,
Kevin Lambert dévoile les fantômes d'une société urbaine, où la différence est considérée comme une menace à l'ordre établi.

« Ce que nous portons en nous est trop grand et le monde trop petit. La destruction est notre manière de bâtir. »

Faire les sucres

Il ne faut pas s’y tromper, derrière les codes feel-good de la couv’ ou du titre, se cache un autre type de livre. Pas forcément un livre d’horreur, trash ou que sais-je, mais les amateurs de jolies histoires qui finissent bien ne s’y retrouveront pas forcément.

- Tu vas m'embrasser encore?
Quand elle repenserait à cette soirée, elle ne saurait plus qui, d'elle ou de lui, avait posé la question. Mais ça n'a pas eu d'importance pour la suite, parce qu'ils s'étaient embrassés de nombreuses heures, et lorsqu'elle s'était rhabillée pour rentrer à la maison, la lumière du jour commençait à poindre par la fenêtre de la chambre de son chef de choeur.
Faire les sucres de Fanny Britt

L’histoire d’une middle-age crisis, à l’âge où un événement (pas forcément gravissime) peut tout faire dérailler. Un moment où les repères ne sont plus clairs, où l’usure des couples se fait ressentir et où le besoin de sens se fait prégnant. Un accident, la peur de mourir et voilà qu’Adam bascule emportant avec lui Marion, sa compagne.

Un livre qui – tout en restant choupinou – propose avec finesse – et quelques clins d’œils amusés – une jolie satire sociale en exposant quelques contrastes de préoccupations. Et comment ne pas sourire devant ce besoin de retour à la terre d’une personne à qui tout réussit ou face à l’abandon dans d’autres bras de son épouse délaissée. Et comment ne pas réagir devant leur incompréhension face aux douleurs qui leur font face ?

Cliché ? Oui, mais bien pris, avec le bon angle et sans trop de douceur malgré tout

Incipit (et peut-être un petit peu plus si entente)
Il l'asseyait sur un tabouret placé près du ventilateur et elle le regardait faire. Il versait d'abord le sucre dans la grande marmite de cuivre, dont Celia pensait qu'elle se transformait en timbale d'orchestre, le soir venu. Parfois, pour lui faire plaisir, il décrochait une des grandes cuillères de bois qui pendaient au mur et tapait de toutes ses forces sur la surface arrondie de la marmite. Un timbre profond, vibrant, s'en échappait, qui captivait Celia. Alors elle applaudissait et disait encore ! Encore ! Et son grand-père s'exécutait.


4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc)
Faire les sucres, au Québec, c'est exploiter une érablière. Obsédé par le retour à la terre, Adam achète la propriété de la famille Sweet dans l'espoir qu'une nouvelle vocation le sauvera de ses torts et de la vacuité de sa vie de restaurateur vedette. Parallèlement, sa femme Marion délaisse peu à peu ses manières douces et son cabinet de dentiste. Aux États-Unis, à quelques centaines de kilomètres au sud, la jeune Celia voit son île natale, où sa mère tient une boutique de taffys, envahie par des touristes sans gêne.

Comment vont s'entrecroiser le destin de ce couple de Montréalais à qui tout réussit, installés - Jusqu'à tout récemment, du moins - dans leur certitude d'être bons et modernes, et celui de la jeune femme ?

Dans ce roman choral, l'odeur délicieusement réconfortante du sirop d'érable se mêle à l'âpreté des fonds marins. Il y a du Virginia Woolf chez Fanny Britt, qui, cinglante et tendre, creuse la question de nos privilèges et de nos illusions, balayées par les vagues du ressentiment et de la souffrance sociale.

Et Dieu riait beaucoup

Joann Sfar est un surdoué prolifique. Malheureusement, prolifique, il l’est peut-être un peu trop et parfois… reste un sentiment de brouillon, de premier jet mal corrigé, d’inabouti. Et là, ben ouais ! Zut !

Ils ne parvenaient pas à s'empêcher de marcher côte à côte. Le juif d'extrême droite et le juif bien-pensant accéléraient et ralentissaient leur cadence au même moment.
Loin au-dessus, Dieu riait beaucoup.
Et Dieu riait beaucoup de Joann Sfar

Alors, certes, je n’ai pas l’éducation religieuse suffisante pour bien tout comprendre. Et du judaïsme, ma foi… je n’en sais rien où pas grand chose que des généralités.

Pourtant, serais-je passé à côté d’un grand chef d’oeuvre ? Et bien même pas, me semble-t-il, tant tout cela m’a vraiment semblé confus.

Dieu a-t-Il vraiment ri ?

Incipit (et peut-être un petit peu plus si entente)
Chaque nuit, on asseyait le roi David à la terrasse de son palais. Il passait un moment à faire semblant d'y voir encore et nommait toutes les collines de son empire.


4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc)
C'est l'histoire de deux juifs dans un avion vide.
C'est aussi celle d'un homme qui quitte la France à la recherche de sa terre promise et ne la trouve pas.
On y croise un metteur en scène qui n'a plus rien à perdre, une comédienne armée d'un revolver, un polémiste juif d'extrême droite, un vétérinaire, un chien, un Joann Sfar, sans oublier le roi David et la Shulamite. Dans ce récit de pure fiction, chacun cherche sa place, même Dieu.
Lorsqu'on a des mauvaises idées, il faut parfois s'y accrocher obstinément, surtout quand c'est tout ce qu'il nous reste.

« Nous ne sommes pas éloignés de Dieu, il habite loin, c'est tout. »

Tokyo express

Un bon polar à l’ancienne qui, plus que de chercher whodunit va s’attacher à how, tant le coupable semble être désigné d’emblée. Mais, bon-sang-de-bon-soir, comment a-t’il pu ? alors qu’il se trouvait de l’autre côté du Japon, sans cesse de train en train ou en bateau ?

 - Le problème est de savoir si Yasuda a obtenu ces témoins de quatre minutes par hasard ou volontairement.
En disant ces « témoins de quatre minutes », le commissaire avait eu une bonne expression. Ensuite, attentif aux explications de Mihara, il écrivit sur un papier les points suivants:
1. La veille, Yasuda invite à dîner deux serveuses du Koyuki. C'est un prétexte pour aller ensemble à la gare de Tokyo.
2. Dès le dîner, il regarde sans arrêt sa montre.
3. Ils arrivent sur le quai numéro treize juste à temps pour l'intervalle de quatre minutes en question.
4. C'est Yasuda qui découvre Sayama et Toki alors que ceux-ci montent dans l'Asakaze et qui les désigne aux deux serveuses.
Ayant fini d'écrire, il se tapota la joue avec le bout de son crayon, comme un écolier, en regardant fixement sa feuille de papier.
 - Bon, dit-il un instant plus tard, ce n'est pas le fait du hasard. C'est volontaire !
Tokyo express de Seichō Matsumoto

Une histoire de corruption au ministère X et de deux suicidés au cyanure retrouvés sur une plage.

Un chouette bouquin pour les amateurs du genre avec une enquête un peu complexe mais qui se dénoue petit à petit et avec suffisamment d’explications pour que tout reste clair, même pour qui ne connaîtrait absolument pas le Japon et ses horaires de trains à la précision légendaire (oui… difficile de transposer ça au pays de la SNCF)

Incipit (et peut-être un petit peu plus si entente)
Le treize janvier au soir, Tatsuo Yasuda invitait un de ses clients au Koyuki, un restaurant de luxe d'Akasaka. L'invité était un directeur de ministère.
Tatsuo Yasuda dirigeait la société Yasuda de matériel pour machines. Celle-ci s'était considérablement développée ces dernières années. On disait que des subventions ministérielles y étaient pour quelque chose. Cela expliquait sans doute pourquoi Yasuda invitait très souvent des clients d'une telle importance au Koyuki.


4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc)
Un double suicide d'amoureux et une sordide affaire de corruption. Un meurtrier très méticuleux et une enquête bien embrouillée qui pourrait ressembler à première vue à une visite touristique dans tout le Japon.

Dans les bars de Tokyo, l'inspecteur Mihara découvre des pots-de-vin et la vérité au fond d'un verre. Dans les trains, de Kamakura à Hokkaido, il a de curieux pressentiments devant un paysage de chiffres et apprend aussi la poésie japonaise dans un annuaire des chemins de fer.

Tokyo Express est un des plus célèbres polars japonais contemporains. C'est ce livre qui consacrera en effet Matsumoto comme le meilleur écrivain de romans policiers du Japon. Vendu à plusieurs millions d'exemplaires, il obtint un succès légendaire et sa réédition faisait de lui un des plus grands best sellers de l'après-guerre

La tournée d’automne

Une tendre tournée d’automne. Celle qui devait être la dernière pour le chauffeur du bibliobus dans le Nord du Québec. Une tournée où il rencontrera une bande de musiciens et artistes itinérants… Le début d’une autre histoire avec Marie qui les accompagne ?

 - C'était très agréable de vous revoir, dit-il, et le spectacle était magique... mais ce soir je n'ai pas très envie d'être au milieu d'un groupe. Il y a des idées sombres dans ma tête. Est-ce que vous comprenez?
 - Bien sûr.
 - On se verra demain ?
 - C'est entendu.
Je vais manger un morceau dans le camion, ensuite j'irai me promener au bord du fleuve.
Elle lui caressa doucement le front en lui souhaitant bon appétit et bonne promenade, puis elle rejoignit les autres qui s'éloignaient à pied sur la route.
Il se prépara des spaghettis après avoir ouvert la lucarne du toit pour éviter que la vapeur n'endommage les livres. Pour dessert, il mangea des biscuits avec de la compote de pommes, et il se rendit aussitôt sur la grève. Il marchait depuis cinq minutes à peine, en direction du centre-ville, lorsqu'il fut enveloppé par une nappe de brouillard. Pendant quelque temps, il continua de marcher en guidant ses pas sur le varech abandonné par la dernière marée, mais bientôt l'air humide le pénétra et il remonta sur la route.
La tournée d’automne de Jacques Poulin

Une tendre tournée un peu sirupeuse, toutefois. Un peu trop pour moi qui n’a pas tellement le goût du sucre dans mes lectures. Ou alors en accompagnement d’un récit avec plus de piquant, de nerf et d’épices.

A réserver pour les soirées mélancoliques ou les âmes amoureuses

Mais voilà, il y a un bibliobus, alors… c’est cool, non ?

Incipit (et peut-être un petit peu plus si entente)
Il ouvrit la fenêtre pour mieux entendre la musique. C'était une petite musique de fanfare avec des cuivres et des tambours. Il se pencha au-dehors, mais elle venait de l'autre bout de la terrasse Dufferin. Comme le temps était beau, il décida d'aller voir. Il descendit les cinq étages.


4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc)
Comme chaque année en été, un chauffeur de bibliobus entreprend sa tournée des petits villages de la Côte Nord québécoise. Broyant du noir, il n'est pas loin de penser que ce sera la dernière. C'est compter sans la toute-puissance du destin, qui se manifestera à travers Marie. La Tournée d'automne est le récit, tout en nuances et en douceur, de la rencontre entre un homme et une femme et ne dit au fond qu'une chose : la vie, têtue et forte, aura toujours le dessus.

Fleurs de crachat

Un livre hypnotique, dur, aride, sec, limite désagréable et malaisant. Un livre qu’il faut reprendre à plusieurs fois, déposer, reposer et laisser poser. un livre à la rythmique hallucinée qui nous plonge dans la folie d’un deuil. Flore à perdu sa mère et elle ne s’en remet pas. Médicaments, psy, alcool… rien n’y fait, la spirale semble sans fin.

O.K., ce n'était pas une idée géniale. Il y a deux nuits, j'ai bourré mon corps débile de médicaments et d'alcool. Ce n'était pas très malin. Et quand j'ai dégueulé dans la nuit et que l'Fêlé s'est précipité hors de sa chambre pour m'aider en me parlant de la décomposition de Maman dans le cimetière, j'ai regretté, franchement regretté. Ce n'est pas comme ça que je vais m'en débarrasser, de ce connard! Et quand ma fille a pleuré et que j'ai eu du mal à me lever pour la consoler, la lover dans mes bras, je ne me suis pas trouvée particulièrement futée.
Fleurs de crachat de Catherine Mavrikakis

Ajoutez un frère absent et un autre schizophrène (ou approchant, je n’ai pas vraiment compris) qui squatte la cave avec des amis, un travail de chirurgienne dans un milieu hostile (ou est-ce Flore que tout agresse ?), une fille de quatre ans…

Un livre difficile d’accès, mais qui brillamment raconte une femme qui sombre

Incipit (et peut-être un petit peu plus si entente)
Je gâche tout. C'est comme ça. Moi, Flore Forget, indigne fille de feu Violette Hubert, ma mère, je dois bien l'avouer, je pourris tout. Je fais tout foirer, tout tourner. Une mauvaise mayonnaise. C'est ce que je fais de la vie. Je saccage, je ravage, je ruine, je pulvérise. Je rêve follement d'éradiquer le facile. Je plastronne fièrement avec mon air de pimbêche, de soldate amarante et ma gueule ramenarde de G.I. goulue. Je pense éperdument arracher la vie au fumier sur lequel elle croît si bien, la salope. Je me prends pour un grand vent, une rafale, un raz-de-marée, un noroît, une tourmente. Je fais dans le jugement dernier.


4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc)
La chirurgienne toxicomane Flore Forget ne fait pas dans la dentelle. Quand sa mère, Violette Hubert, meurt un Vendredi saint dans le même hôpital où elle termine une opération, Flore se met à vaciller dans le brouillard profond qui l’enveloppe, entre la crise de nerfs et un grave délire névrotique. Et lorsque s’ajoute à cette fin du monde le retour de son frère aîné, Florent, surnommé « l’Fêlé », avec dans ses bagages les morceaux d’un puzzle familial ravagé par les atrocités de la Seconde Guerre, rien, mais rien ne va plus.

On comprend alors que le délire verbal – décapant et survolté et révolté et incendiaire – de Flore est le seul espoir qui lui reste, avec sa fille de quatre ans, Rose, à qui elle voudrait épargner sa propre douleur de vivre et la sauver du désastre général. Elle entreprend ainsi une plongée dans les profondeurs de l’identité familiale pour y circonscrire son identité personnelle, et peut-être se libérer du poids du monde qui l’écrase davantage chaque jour.

Querelle : fiction syndicale

Après avoir découvert Nelly Arcan et Mélanie Michaud et de passage à Paris, j’étais entré dans l’excellente Librairie du Québec en demandant conseil pour d’autres lectures du style. Je me souviens avoir demandé qqch de « trash ».

J’ai été bien conseillé !

C'est Noël et partout en ville, dans les maisons, on casse des verres par terre et on sort l'aspirateur pour pas que les enfants se coupent les pieds et que le sang salisse les belles chaussettes antidérapantes qu'on leur a achetées juste pour le réveillon. Dans la cafétéria de la prison de Roberval, on sert de la tourtière aux détenus, le repas préféré d'Abel, qui la trouve vraiment moins bonne que celle de sa femme; il aimerait mieux être dans sa famille, il leur a parlé au téléphone avant dîner, les prisonniers ont reçu cette permission-là, à cause des fêtes. À la grandeur de Roberval, de Chambord à Mashteuiatsh, dans les soirées de Noël du 24, des toasts se portent et des cœurs se brisent quand, trop stressé par l'organisation de la soirée, on étouffe un sanglot dans la grosse pile de manteaux sur le lit. C'est Noël et, dans les sous-sols, les cousins et les cousines se font tripoter par des monsieurs pendant que les autres jouent avec leurs nouveaux Lego. Demain, ils pleureront d'avoir mélangé les briques.
Querelle : fiction syndicale de Kevin Lambert

Une histoire qui mélange la violence des ouvriers d’une scierie en grève, les jeunes homo qui baisent sous crack, le climat du Nord pas toujours accueillant, la grève qui se prolonge, le cynisme des patrons qui en profitent pour écouler les stocks, un zeste d’homophobie, l’opinion publique qui change, les bûcherons qui souhaitent continuer à bosser… Et là, au milieu, Querelle qui aime les jeunes, les très jeunes à la peau douce.

Une lecture pas pour tout le monde, un livre qui met des claques.

Et même si j’ai oscillé tout long, ne sachant si j’aimais ou si je détestais… Oui, j’en veux encore !

Et tiens, je m’en vais trouver Querelle de Brest de Jean Genet auquel ce Querelle de Roberval semble faire hommage

Incipit (et peut-être un petit peu plus si entente)
Ils sont beaux tous les garçons qui entrent dans la chambre de Querelle, qui font la queue pour se faire enculer, il les enfile sur un collier, le beau collier de jeunes garçons qu'il porte à son cou comme nos prêtres portent leurs chapelets ou nos patronnes leurs colliers de perles. Querelle aime les petits garçons, les garçons sages de bonne famille et les mauvais garçons qui rôdent devant les portes de la prison, le soir, quand on libère pour la fin de semaine les détenus assoiffés de peau glabre et de fesses rondes et que les garçons vont défiler près des grillages, vers les voitures du parking qui les emmènent bien vite au premier motel sur la route. Querelle manque de mots pour décrire le plaisir fou qu'il prend à les déshabiller, ses petits soumis d'amour, à retirer chaque morceau de vêtement de leurs corps frêles.


4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc)
En grève. Scierie du Lac-Saint-Jean, au nord du Canada. Les employés, dans un élan de solidarité ouvrière, s'opposent à leurs patrons. Parmi eux, Querelle, apollon venu de la capitale, véritable incarnation de la jouissance et de l'impudeur. Lui et Jézabel, qui tient de sa mère l'esprit de rébellion, Judith et les autres ouvriers, tous mêlent peu à peu leurs intérêts personnels aux intérêts du groupe. Bientôt, entre affrontements et tentatives de sabotage, la grève dégénère. La colère embrase le lac et fait fi des limites de la violence.

L’allumeuse

Ce recueil de nouvelles commence en force avec cette allumeuse, une petite fille abusée par le bedeau de l’église. Et malgré une fin un peu curieuse, voilà une fort belle façon de commencer (si, si !).

 - Ce n'est pas un péché ça non plus. Le petit Jésus peut nous voir. On ne ferait pas ça dans son dos.
Son haleine sentait la craie de tableau noir.
Il n'a pas fait grand-chose cette première fois, le bedeau Lacasse. Il n'a qu'effleuré le bas de mon dos avec sa main et un peu ma poitrine, là où elle commençait à déformer mon tricot mou en mohair. Je n'ai rien dit, le long frisson qui me secouait m'aurait coupé la parole si un mot avait voulu passer mes lèvres. Et mes lèvres, de toute façon, étaient à moitié clouées par celles du bedeau, douces au milieu mais entourées d'épines qui me perforaient la peau et me picotaient le pourtour de la bouche comme si elle se frottait contre un cactus.
L’allumeuse de Suzanne Myre

La suite, même s’il s’agit souvent de brèves histoires de femmes fortes et de la rue Balzac de Montréal-Nord (pas vraiment le meilleur quartier, semblerait-il), m’a moins parlé, avec des thématiques moins puissantes des scénarios moins poussés…

Un petit zut, donc, pour ce livre qui avait si bien commencé.

Allez, un double pouce en l’air pour la très touchante Enfance de petit Frigo (qui m’a un peu rappelé la brillantissime BD Cabot-Caboche en version chaton) et le drôlissime Préavis de décès !

Incipit (et peut-être un petit peu plus si entente)
Montréal-Nord n'est vraiment pas l'arrondissement le plus excitant de la ville de Montréal. Je le sais, j'y ai vécu les dix-huit premières années de ma vie avant de décamper. Tante Henriette a fini par me mettre à la porte de son appartement de la rue des Chrysanthèmes parce que j'étais soi-disant ingérable. Peut-être bien que les gangs de rue ont ajouté de la couleur aux environs, mais à cette époque, à la fin des années 70, c'était le calme plat, plus que plat. Nous pouvions jouer dans la rue sans risquer de nous faire frapper par une voiture tant il en passait rarement sur Balzac, et escalader l'hiver les montagnes de neige qui dentelaient le bord des trottoirs.


4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc)
Voici des histoires comiques et venimeuses où se succèdent les mères égoïstes et les pères absents, les minets et les marmots, et, surtout, les pécheresses tristes et les femmes vampires qui séduisent les hommes pour les réduire en poupées de chiffon. Car les héroïnes de Suzanne Myre sont puissantes. Ce sont des battantes qui n’hésitent pas à mettre le monde à feu et à sang pour se faire justice. Pourtant, aucune d’elles n’est un démon. Elles sont même gentilles, au fond. Mais elles ne veulent plus qu’on les blesse. Il y a, au cœur de ces récits, une profondeur bouleversante. Une complexité, une introspection, une tendresse qui désemparent et qui persistent longuement après la lecture. Dans L’ALLUMEUSE, l’écriture de Suzanne Myre se fait touchante comme jamais.

Par ailleurs, l’auteure nous y fait visiter le quartier de son enfance : Montréal-Nord, un lieu bigarré auquel la littérature ne s’intéresse jamais. La paroisse Saint-Vincent-Marie-Strambi, la polyvalente Calixa-Lavallée, le boulevard Industriel deviennent le théâtre de cent douleurs et rires grinçants. C’est là un livre fabuleux où les personnages rêvent indifféremment d’assassinats et de hamburgers chez Dic Ann’s. Bref, en douze histoires et un préavis de décès, L’ALLUMEUSE célèbre les têtes brûlées qui mettent le feu aux poudres.

La fille d’elle-même

Quelle misère, voilà que je me suis retrouvé à pleurer à chaudes larmes avec cette fille d’elle-même. Un texte d’une absolue beauté sur la (re)naissance d’une femme trans.

Je marche pieds nus sur les dalles des douches avec une démarche hasardeuse et embrumée. L'eau coule dans le drain et je me demande si je peux la suivre. Au sortir de la douche, je reviens au monde, purifiée pour un temps de l'angoisse de ne rien savoir.
C'est l'époque où je ne pose pas de questions, parce que je sais que personne n'a de réponses.
La fille d’elle-même de Gabrielle Boulianne-Tremblay

Un livre qui commence alors qu’elle est toute petite et que son entourage, sa famille ne voient en elle qu’un petit garçon. Ce livre témoigne du chemin, des difficultés, des violences, des rejets et des incompréhensions dont sont victimes les personnes trans.

Le lendemain, après m'être reposée, je consulte des forums de discussion. J'échange avec des femmes trans qui vivent en plein jour leur réalité et je pleure à les lire. C'était donc ça, depuis tout ce temps, ces malaises depuis l'enfance, cet inconfort, cette prison de chair qui n'en est finalement pas une. J'ai été une maison abandonnée et maintenant, je sens qu'elle peut être habitable.

Au risque de me répéter, voilà un livre sublime et parfois d’une grande violence. Il raconte la quête de soi avec beaucoup de tendresse pour cette petite fille qui ne se comprenait pas et de toutes les épreuves à traverser pour devenir une femme, pour devenir elle-même

Incipit (et peut-être un petit peu plus si entente)
L'école en briques rouges me fait penser à un immense cœur qui bat au milieu du village. Aujourd'hui, c'est la rentrée. C'est la première fois que j'en verrai l'intérieur. L'école est ceinturée de ces peupliers protecteurs qui ondulent sous le vent dans un mouvement hypnotique. Mon groupe s'enfonce dans la cour de récréation. Déjà, je cherche les lieux où je pourrai fuir.


4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc)
Dans un village à la lisière d’une forêt de conifères, une petite fille se sent différente ; tout le monde croit qu’elle est un garçon. Souliers toujours trop petits, coupe champignon, elle se fait traiter de fille manquée, fume des cigarettes pour ne plus grandir et traîne pendant toute son adolescence un garçon mort dans son portefeuille, jusqu’à ce qu’elle se donne naissance en quittant la terre à l’origine de sa tristesse.

Épopée identitaire, quête tant amoureuse que sociale, La fille d’elle-même s’insère dans la littérature de la transidentité, une lignée qui va des Métamorphoses d’Ovide à Orlando de Virginia Woolf, mais offre ici le paysage québécois avec son fleuve salé qui avale le mal et la douleur des filles rêvant de mettre le feu.

Ce qu’un jeune mari devrait savoir

Aux siècles précédents, les manuels destinés aux jeunes filles foisonnaient et, évidemment, prodiguaient leurs invraisemblables conseils au premier degré. Il fallait bien les instruire, les pauvresses. Aujourd’hui, celles-ci ont désormais de l’instruction et force est de constater que ce sont plutôt les jeunes hommes qui auraient bien besoin de quelques judicieuses recommandations ! Ce manuel réunit nombre d’autrices (et quand même un ou deux auteurs) canadiennes pour palier à ce cruel manque.

Traitez votre amante comme si c'était elle, la seule. Parce que, dans les moments que vous passez avec elle, elle ne doit penser qu'à son clitoris - que vous êtes en train de chatouiller -, et non à votre téléphone, auquel vous répondez invariablement, que ce soit votre papa ou votre admiratrice favorite de Gwyneth Paltrow qui vous appellent.
Votre femme aime Gwyneth Paltrow et c'est correct.
Si vous avez un chien ou un furet, ne le promenez pas avec votre amante.
Ce qu’un jeune mari devrait savoir : guide du jeune mari parfait de Mélodie Nelson

Si la plupart des autrices s’en sortent fort bien avec beaucoup d’humour, de second degré, de dérision, de parodie et de moqueries… d’autres ont pris leur travail avec plus de sérieux. Zut.

Il m'a malheureusement rendu la tâche impossible.
Ce n'est pas moi qui exagère, c'est lui qui était dégueulasse. Il avait le rire aussi gras que sa conversation était mince. D'une vulgarité inégalée, il n'arrêtait pas de prendre mon amie par la taille pour l'asseoir de force sur ses cuisses. Je le soupçonne même d'avoir tenté de la doigter entre les deuxième et troisième services. Il a fumé un cigare tandis que je desservais la table. Un-ci-ga-re-tan-dis-que-je-des-ser-vais-la-ta-ble
Ce qu’un jeune mari devrait savoir : un travail de funambule de Rose-Aimée Automne T. Morin

Mais voilà bien un charmant recueil de bonnes drôleries (qui ne sera, hélas, par forcément lu par les personnes qui en auraient le plus besoin).

Spéciale dédicace à Mélodie Nelson ! Merci, je ris encore !

Avec :
les Réflexions de
Martine Delvaux, Martina Chumova, Eli Tareq El Bechelany-Linch, Stéphanie Boulay, Mélodie Nelson, Léa Stréliski
les Désirs de
Heather O’Neill, Lili Boisvert, Ariane Lessard
la Révolution de
Roseline Lambert, Véronique Grenier, Rose-Aimée Automne T. Morin, Coco Belliveau, Stella Adjokê
et l’Alliance de
Mikella Nicol, Jolène Ruest, Patrick Watson, Simon Boulerice

Incipit (et peut-être un petit peu plus si entente)
Je n'ai jamais voulu de mari, jamais voulu me trouver un mari, me faire un mari, me dessiner un mari, me tricoter un mari, m'écrire un mari. Non. Jamais. Surtout pas un mari. Une femme, oui, une fois, je l'ai ardemment désiré, et puis je l'ai fait, j'ai dit oui à la question Prenez-vous cette femme pour épouse ? Mais un mari ? Un vrai ?
Non. Jamais.


4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc)
Les manuels de la femme parfaite, de la ménagère parfaite ou de la fille parfaite pullulent depuis deux siècles. Règles de savoir-vivre, conseils vestimentaires, comment utiliser une fourchette, comment blanchir des draps, bref comment apprendre, obéir et aimer. Les éditeurs et les magazines féminins de l’ère victorienne à nos jours n’ont jamais eu peur de nous dire comment bien dresser les jeunes filles. Nous souhaitons renverser la vapeur en demandant aux autrices et auteurs de nous dire ce que serait le «mari parfait», afin d’offrir un guide un brin décalé. Sans jamais moraliser. Comment texter avec élégance et compassion, comment cuisiner un repas, comment gérer les anniversaires, les demandes en mariage, les voyages, le confinement, les excursions du dimanche au Ikea, les longues conversations d’été, les rénovations, l’éducation des enfants? Les récits de ce livre sont parfois historiques, parfois personnels; ils racontent des moments de douleur ou de compassion qui contribuent à montrer comment être un mari parfait.