Dans la jungle

En commençant cette histoire par la fin, Adeline Dieudonné nous plonge immédiatement dans un malaise qui ne se dissipera pas avant la dernière page tournée… Et bien après encore.

Rares sont les circonstances qui nous permettent de savoir, à l'instant où on prend son petit déjeuner, que ce sera le dernier. Qu'après cette bouchée de pain beurré, on n'avalera plus rien, que plus un seul aliment ne passera par notre œsophage, ne sera dissous par notre estomac, digéré par nos intestins. Que toutes ces fonctions que notre corps a exercées pendant des décennies sans qu'on y pense vont s'interrompre sans préavis.
Ce matin-là, Yves mangea une orange, quelques tranches d'avocat sur un toast et un café allongé sans sucre.
Dans la jungle de Adeline Dieudonné
Car juste après cette sordide conclusion, commence ce drame que l’on sait inéluctable. Pourtant, les signes sont infimes, la progression insidieuse, et les red-flags ne pourraient sembler évidents qu’à postériori.

Et toute la puissance de ce livre tient dans cette lente progression et dans la faiblesse des signaux.

Une démonstration

Incipit (et peut-être un petit peu plus si entente)
Si le notaire est ému, il n'en laisse rien paraître. Décontraction mesurée, pantalon beige, chemise à carreaux, lunettes à monture légère, la cinquantaine tonique, il descend l'escalier de marbre qui mène à sa salle d'attente la mine affable, concentrée. Il salue d'une poignée de main les deux femmes qui viennent d'entrer, les invite à le suivre.


4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc)
Une jolie villa dans le Brabant wallon, l’été à la mer, l’hiver au ski, deux enfants : Aurélie et Arnaud se sont construit une vie qui leur ressemble. Pourtant, un soir d’été, Arnaud prend une arme et assassine les siens avant de se suicider.

Adeline Dieudonné rembobine le film de l’histoire de ce couple, du premier regard à la mise en place d’un quotidien bourgeois. À chaque étape, la mécanique prend forme sous nos yeux, insidieuse, inéluctable.

Chronique d’une mise à mort annoncée, ce roman haletant nous entraîne au cœur de la bourgeoisie belge, où il est courant de tutoyer son banquier et où la violence se dissimule derrière les façades de briques blanches.

Mille neuf cent quatre-vingt-quatre

Lu après Nous et Le meilleur des mondes, 1984 propose une autre facette des dystopies totalitaristes. Et si, dans Le meilleur des mondes tout le monde semblait béatement heureux, abruti par le sexe et le soma, c’est ici par le contrôle total, la peur et le lavage de cerveau continuel que Big Brother exerce son pouvoir.

Le parti vous enseignait à rejeter l'évidence de vos yeux et de vos oreilles. C'était son commandement ultime, le plus essentiel. Winston sentit son cœur lui manquer à la pensée de la puissance démesurée qui était déployée contre lui, à la facilité avec laquelle n'importe quel intellectuel du parti, dans un débat, le remettrait à sa place au moyen d'arguments subtils qu'il serait incapable de comprendre, et plus encore de contrer. Et pourtant, il avait raison! Ils avaient tort, il avait raison. Il fallait défendre les évidences, les platitudes, les vérités. Les truismes sont vrais, accrochons-nous à cela ! Le monde physique existe, ses lois ne changent pas. Les pierres sont dures, l'eau est liquide, tout objet lâché est attiré par le centre de la terre. Avec le sentiment de s'adresser à O'Brien, et aussi d'énoncer un axiome important, Winston écrivit :
La liberté est la liberté de dire que deux et deux font quatre. Si cela est accordé, tout le reste suit.
Mille neuf cent quatre-vingt-quatre de George Orwell, traduction de Célia Izoard
Un livre fascinant, plus encore à l’heure de la remontée des fascismes avec leur lots de post-vérité, de violence policières, de la stigmatisation des étrangers et de la traque des sans papiers, du big data, de l’explosion des caméras de surveillance, de la main mise sur les médias par l’extrême droite et, aux États-Unis, des tentatives de contrôle des universités, et des débordements de ICE… et la liste des symptômes est bien plus longue !

Et là… Vous la sentez monter, l’angoisse ?

Une lecture indispensable

Incipit (et peut-être un petit peu plus si entente)
C'était un jour d'avril froid et lumineux, et les horloges sonnaient 13:00. Winston Smith, le menton rentré dans le cou pour échapper au vent mauvais, franchit rapidement les portes vitrées des demeures de la Victoire, mais pas assez vite pour empêcher un tourbillon de poussière gravillonneuse de s'engouffrer avec lui.


4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc)
Dans la mégapole d’une superpuissance mondiale, Winston Smith vit, cadenassé dans sa solitude, sous le regard constant du télécran. Employé au ministère de la Vérité, il réécrit quotidiennement les archives de presse pour les rendre conforme avec la ligne officielle du moment. Mais un jour, le petit employé de bureau se rebelle, commence un journal, tombe amoureux et flâne dans les quartiers où vivent les proles, soustraits à la discipline du Parti. Dans ces lieux où subsistent quelques fragments du passé aboli, il va s’engager dans la rébellion…

« Novlangue », « police de la pensée », « Big Brother »… Soixante-dix ans après la publication du roman de George Orwell, les concepts clés de 1984 sont devenus des références essentielles pour comprendre les ressorts totalitaires des sociétés contemporaines. Dans un monde où la télésurveillance s’est généralisée, où la numérisation a donné un élan sans précédent au pouvoir des grandes entreprises et à l’arbitraire des États, où le passé tend à se dissoudre dans l’éternel présent de l’actualité médiatique, le chef-d’œuvre d’Orwell est à redécouvrir dans une nouvelle traduction et une édition critique.

Parue pour la première fois au Québec en 2019 aux éditions de la rue Dorion (Québec), cette nouvelle version corrige les lacunes de la traduction initiale réimprimée à l’identique depuis 1950 (une quarantaine de phrases manquantes, de nombreux contresens) ; et, au contraire de la traduction « moderne » parue en 2018, restitue la dimension philosophique et la fulgurance politique du roman d’Orwell dans les termes que des millions de lecteurs se sont appropriés depuis plus d’un demi-siècle ; tout en rendant hommage à la dimension poétique de cette œuvre pleine d’humour, d’amertume et de nostalgie.

Motus

Bienvenue à Parisfrance en 2027 dans une société contrôlée par l’AG, l’Administration Générale. Bienvenue dans l’ignorance abrutie où nulle tête ne doit dépasser et où il est commun de se faire tatouer des publicités sur le front pour arrondir les fins de mois dans des blocs de béton abreuvés de télévision.

Je suis dans Boissy III couvert de nuit et de silence. Depuis près de dix-huit ans que j'y vis, je n'ai pas pu encore me faire, me façonner à l'immensité des blocs ternes et massifs, à la longueur presque infinie des allées piétonnières. Mes pas qui résonnent platement sur le béton répondent au bruissement feutré des télévisions en marche derrière chaque fenêtre bleutée. Tous les clapiers ont allumé leur fantôme.
Motus de Lucien-Guy Touati

Une dystopie à la Fahrenheit 451 ou 1984 (tiens, il va me falloir le relire celui-là) écrite pour la jeunesse mais qui tient malgré tout encore presque la route. Une lecture amusante comme un clin d’œil à l’anticipation des années 70.

Julian convoqué chez le médiatre va-t-il s’en sortir ? Et Lodie ?

4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc)
"Monsieur Malet Julian doit se rendre le vendredi 26 novembre 2027 à 10 heures au centre psycho-médical de Boissy III. Motif : Rendez-vous avec le Médiatre Pier Roby en vue d'un entretien."
Quand Julian reçoit cette convocation, il se sent en danger. Certes il n'a commis aucun délit, mais il y a longtemps qu'il est repéré.
"Regard vif, démarche rapide. Aucune publicité frontale. Tendance au dialogue", précise sa fiche signalétique.
En 2027, cela suffit pour être mis au banc de la société. Et quelle société ! C'est le règne absolu d'une hyper-administration aberrante. Les individus au regard éteint portent sur le front des slogans publicitaires. On ne se parle plus. La communication entre les êtres se limite au strictement utilitaire.
Indifférents, passifs, soumis, les hommes forment un morne troupeau malléable à merci