La cucina

Pour les amateurs de la cuisine sicilienne, cette cucina est un pur régal qui titille sensuellement les papilles des antipasti jusqu’aux dolci.

Je suis allongée sur la table, nue, la chair généreuse de ma croupe et de mes cuisses épousant la surface lisse et fraîche du chêne. Ce soir, c'est le sommet, la dernière leçon. A la lueur des bougies, j'observe les gestes souples de l'Inglese qui s'active dans les profondeurs obscures de la cuisine, tandis que, dans la nuit d'été, le braiement d'un âne ou le bourdonnement d'un moustique viennent de temps à autre faire écho au remue-ménage de ses casseroles.
La cucina de Lily Prior, trad. de Marie-France Girod
Mais en Sicile, quand la passion s’emmêle, tout n’est pas forcément simple. Mafia, église, famille et qu’en dira-t-on guettent le moindre faux pas et la vie dans les village peux vite devenir étouffante.J'insérai un couteau bien aiguisé dans les entrailles du poulet et fus ravie de sentir le contact délicat du foie entre mes doigts. Je le fis sauter dans du beurre, ainsi que le cœur et le gésier. L'arôme exquis qu'ils épandirent fit se påmer les passants dans la rue.
J'entendis la voix du signor Manzini sous ma fenêtre. « C'est peut-être une pute, disait-il, mais quelle cuisinière ! »Une histoire qui fera saliver les gourmands sans pour autant franchement combler les plus gourmets

Incipit (et peut-être un petit peu plus si entente)
Dépose un tas de farine sur la table, la vieille table de chêne qui nous vient de Nonna Calzino, patinée par des années d'usage quotidien. Il en faut juste assez, ni trop, ni trop peu. De la fine farine de blé dur du moulin de Papa Grazzi à Mascali. Ajoute une bonne pincée de sel. Fais un puits et casses-y des œufs entiers extra-frais, plus quelques jaunes, puis incorpore un filet d'huile d'olive premier choix et quelques cuillerées d'eau froide.


4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc)
Sexe et gastronomie, passion et désillusion, le tout saupoudré de mafia sicilienne : tels sont les ingrédients du premier roman sensuel et envoûtant de Lily Prior. Chant d'amour pour l'Italie, La Cucina est une célébration de la vie. Un roman irrésistible de parodie et de satire, farci d'images captivantes, de couleurs, d'odeurs et de saveurs intenses. Toutes les splendeurs d'une Sicile magique et troublante.

Entre toutes les femmes

Autogenèse se terminait plutôt brillamment et Erwan Larher, très à propos, en a profité.

Mais je n'écris pas ! Je ne veux pas écrire ! Je n'ai pas confiance en les livres et pourtant, Dieu sait que j'aime lire. La parole flotte et s'oublie, comme la vie. Le livre se veut immortel. Il est trop ambitieux, trop frimeur. Il traverse peut-être les époques mais emporte avec lui les mensonges, contre-vérités, absurdités qui y sont imprimés. Croyez-moi, on ne peut pas se fier aux livres.
Entre toutes les femmes de Erwan Larher
Et il a fort bien fait !
Alors, certes, il y a toujours des longueurs et Erwan ne cesse d’en faire des caisses avec ses mots, mais cette Cybèle est magnétique !
J'ai essayé d'être la plus généreuse possible, la plus gentille... non, même pas, je me mens. Je n'ai rien essayé du tout. J'ai fermé les yeux quand le spectacle me déplaisait et j'ai tâché de m'en tirer au meilleur compte possible en chaque situation. J'ai planqué mes miches et sauvé ma peau. J'ai fait le dos rond, des câlins aux orphelins, des bises aux vieillards de l'hospice, « Cybèle a si bon cœur », un sommeil de plomb, celui du juste, conscience tranquille, ce n'est pas ma faute le chaos autour.
Vous comprenez, son existence n'a pas été facile, elle a bien le droit de s'amuser, la pauvre; et puis ces gros seins, ces yeux violets, hein, c'est pas une vie, je voudrais bien vous y voir !Si la lecture du premier Livre n’est pas indispensable, elle m’a semblé bien utile pour pleinement apprécier ce tome dynamique et enlevé avec une héroïne bien plus piquante et attirante que ne le fut l’Arsène

Incipit (et peut-être un petit peu plus si entente)
Ils ont peur.
Au début, ils n'y croyaient pas. Ils ricanaient ouverte-ment. Sur les écrans s'étalait le sentiment de supériorité que leur donnaient des décennies de domination; les articles relayaient leur scepticisme goguenard. Bien que tout juste battu par Arsène Nimale, François Copain, le président de la République sortant, n'en était pas moins braillard. Il est Feuillant, mais les Montagnards, l'autre parti politique du paysage, étaient tout aussi belliqueux. Parce qu'en définitive, ils défendent le même monde. Un monde qu'Arsène Nimale a commencé de chambouler.
Alors ils ont peur.


4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc)
Sur les ondes, chaque semaine, elle est La Voix, magnétique conteuse adulée par tous les sujets de l'empire. Le reste du temps, Cybèle Ibarruri traverse l'existence avec une insouciante gaîté. Jusqu'à ce qu'un inconnu soit assassiné sous ses yeux alors qu'il lui remet une lettre lui enjoignant de raconter l'épopée d'Arsène Nimale.

Cet homme, lit-elle, faillit changer le cours de l'Histoire quatre siècles plus tôt, juste avant la Grande Catastrophe.

Pourquoi alors n'y a-t-il aucune trace de lui dans les livres ni sur le réseau ? Pourquoi un petit groupe s'active-t-il en cachette de l'impitoyable pouvoir impérial pour écrire son destin et retranscrire son message ? Et surtout, Pourquoi Cybèle a-t-elle l'impression, en s'emparant de l'intrigue, que sa vie bascule ?

Dans une langue riche et inventive, ce récit initiatique haletant aux airs de roman noir et de saga d'anticipation interroge sans concession notre présent.

Autogenèse

Lorsqu’on lit Erwan Larher, il est utile de se munir d’un petit dictionnaire, enfin, d’un gros, car ses mots ne se trouvent pas toujours dans ceux de poche. On y croise des vultueux, clabauder, eccéité, compendieusement, ubac et adret, stercoral, pulvérulent, tératogène, intumescence, diffluent ou dégonder… Erwan aime les mots.

 ─ Alors vous avez choisi d'habiter seul, dans cette maison isolée, retiré, et de ne plus parler à personne...
Mais cette solitude, c'est un choix aussi, non ?
 ─ Oui. Le choix ultime. Le choix du renoncement à tous les autres choix possibles.
 ─ Et pourquoi pas la mort ?
 ─ Je suis humain. Donc lâche. Tiens, prends un peu de faisan. C'est bon, non ? Je les chasse, les fume et les sale moi-même.
Autogenèse de Erwan Larher
Cette autogenèse m’a un peu rappelé Vernon Subutex, l’histoire d’un mec (en l’occurrence amnésique), au magnétisme social impressionnant qui, au cours de ses pérégrinations, se retrouve petit à petit entouré d’une bande de fidèles. ─ Le vôtre, de passé, il est comment ?
 ─ Du genre fardeau.
 ─ Si vous aviez le choix, vous opteriez pour l'oubli ?
La jeune femme acquiesça lentement. Jolie, réalisa Arsène en posant les deux tasses sur la table basse en carton. Un très léger strabisme convergent, qui ne se remarquait que quand elle vous fixait, conférait à son regard une captivante densité. Cheveux très courts, allure garçonne, pas de maquillage, et des gestes acérés qui tranchaient l'espace sans bavures. Elle lui plaisait bien, cette Aura. La rigueur de son maintien lui semblait refléter une droiture bienvenue.
 ─ Que vous est-il arrivé ? demanda doucement Arsène.
 ─ Bah, rien d'extraordinaire. J'ai été cabossée, comme tout le monde. En grande partie parce que je n'avais pas été préparée aux coups. J'ai longtemps pensé que tout le monde vivait normalement dans un monde normal. gouverné par la raison. Pas de pulsions, pas de faux-semblants, pas de vices cachés : chacun choisit et décide.
 ─ D'après ce que j'ai pu constater, c'est en effet un peu plus complexe que cela.Une dystopie aux messages socio-éco-politiques un peu candides mais non dénuée d’un bon-sens implacable.  ─ Mais tu me connais. Tu sais tout de moi. Je ne cache rien.
 ─ Alors ça manque sacrément de profondeur.
 ─ Parce que je ne suis que surface, je suppose. Je suis horizontal.
 ─ C'est tellement décevant...
 ─ Je crois qu'il faut prendre les gens comme ils sont, et pas comme on voudrait qu'ils soient. Sinon, tout le monde est malheureux.Un roman avec bien des longueurs et des « pourquoi » mais qui invite à regarder plus loin que la fin

Un livre qui se prolonge d’ailleurs avec Entre toutes les femmes

Incipit (et peut-être un petit peu plus si entente)
Il se réveilla nu dans un lit inconnu, dans une chambre inconnue, avec, au bout de jambes inconnues, des pieds ordinaires.


4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc)
Il se réveille, nu, dans une maison isolée.
Il ne se souvient plus de rien. Il se lance dans le monde, à la recherche de son passé et de son identité. C'est un destin qu'il trouvera, agrémenté d'une mystérieuse ange gardien à la gâchette facile, d'un journaliste schizophrène, d'un bienfaiteur sans scrupule. Dans son turbulent sillage, les trajectoires se déjettent, pas toujours en douceur. D'exclu amnésique, jouet du hasard, nom de code Icare, il devient maître du jeu.

Mais certains n'ont pas l'intention de le laisser faire... Roman picaresque et politique, Autogenèse interroge sur la folie et la grandeur des hommes, entrelaçant parcours singuliers et Histoire en marche. Peut-on (se) construire en misant sur le bon sens contre les passions, les émotions ? Peut-on (se) bâtir sans mémoire ?

Et qui est ce diable d'Icare ?

Qu’avez-vous fait de moi ?

Découvert avec beaucoup de plaisir l’année passée, je me suis dit que j’allais guigner du côté des premiers romans de Erwan Larher. Et grand bien m’en a fait !

La petite salle du haut est bondée. Beaucoup de rires très sonores, d'exclamations extasiées, de fumée, on parle de tout et de rien, surtout de rien, faisons semblant de nous amuser, oublions que nos vies sonnent creux, qu'elles ont une fin mais pas de but, aucune utilité pour quiconque, juste un troupeau de mammifères coruscants, au moins aussi décérébrés que ceux composant l'autre partie du troupeau, celle qui admire, celle qui envie, pas l'intelligence et la générosité, pas la capacité à faire le bien ou à faire évoluer l'humanité, non, qui admire et envie la médiatisation de ses semblables privilégiés, voilà le rêve commun, l'idéal, pas être quelqu'un de bon, de digne, non, être connu, même pas reconnu pour un talent quelconque, juste connu, comme ça, dans le vide, sans raison, la médiatisation se suffit à elle-même, pas besoin de légitimation, l'humanité se divise en deux, les inconnus et les connus, quasiment tous les bipèdes qui s'entassent au Select Club ce soir appartenant à cette dernière catégorie.
Qu’avez-vous fait de moi ? de Erwan Larher
Ce premier roman est une sorte de thriller conspirationniste avec un antihéros assez particulier pris dans un engrenage qui le dépasse totalement.

C’est écrit avec des mots (oui, Erwan a des mots (ou un dictionnaire avec beaucoup de pages, qu’en sais-je)) et on y trouve quelques raretés qui m’ont plusieurs fois coincé… Que peut bien faire Nogret lorsqu’il s’amuït ? J’ai dû chercher un peu, je l’avoue.

Un scénario un peu cucul mais fort sympa avec style littéraire plutôt soutenu (un poil frimeur), un premier roman fort enlevé. Très sympa !

Incipit (et peut-être un petit peu plus si entente)
Comme la pratique en plein air du badminton, qui ne tolère pas de conditions météorologiques approximatives, mon petit déjeuner ne supporte pas l'à-peu-près.

Que la minuterie ne mette pas la cafetière en marche à l'heure prévue, que la chaîne stéréo ne se déclenche pas simultanément, que j'aie omis de mettre une brique de lait au frais et la mauvaise humeur prend, soudaine, calcinant l'enchevêtrement fragile de ma garrigue intérieure ; je n'enrayerai le sinistre que plusieurs heures plus tard, pour peu que rien ne soit venu l'attiser entre-temps. Mon bol de café chaud m'attend, les enceintes éructent du gros son, environnement familier, je maîtrise mon retour quotidien à la surface du monde, démiurge détendu, quand survient l'incident.

Plus de clopes.


4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc)
« Je suis une bombe...
Fragmenté de frustrations.
Vous m’avez gavé de savoirs, vous m’avez infiltré de connaissances, puis vous m’avez jeté sur votre marché du travail, lesté de bagages mais sans rien ni personne pour me guider, avec en guise de boussole un impératif sans cesse instillé par vos médiatiques nervis : réussir.
Je me suis perdu, il va de soi.
Je ne me suis même peut-être jamais trouvé.
Maintenu en dehors de votre monde – à la lisière tout d’abord, puis imperceptiblement de plus en plus loin à la périphérie –, je me suis mis à le haïr. Vous avez fait de moi un rebelle au lieu d’un petit soldat.
Je voulais bien jouer le jeu mais tous les rôles étaient déjà distribués. Alors je m’en suis écrit un.
S’il n’y a plus de révolutions, j’en inventerai.
Je suis une bombe...
Fragmenté de frustrations.
Et j’ai rencontré des artificiers. »
Léopold Fleury

Entre fantasme et réalité, Léopold découvre un abîme où il va basculer. Pris dans un engrenage infernal, il décide de livrer un combat héroïque. Mais comment démêler le vrai du faux sans laisser de corps au bord du chemin, ni plaider coupable ?...

Je ne suis pas celle que je suis : psychanalyse I

Ces deux livres (Je ne suis pas celle que je suis et La dernière séance) sont surprenants. Que je ne les aie pas lus dans le bon sens n’y change pas grand-chose. Pourquoi avoir écrit deux fois la même histoire, mais différemment, mais pas tout à fait ?

Nul besoin d'être un opposant politique sous le régime théocratique de l'Iran pour que votre vie quotidienne soit pavée de tortures psychiques. Vous vivez, dès l'enfance, à l'école, sous l'influence d'une idéologie qui vous inculque l'infériorité du sexe féminin, l'impureté du corps, l'obscénité du désir, le péché du plaisir.
Je ne suis pas celle que je suis : psychanalyse I de Chahdortt Djavann
Si l’histoire de Donya ressemble beaucoup à celle de Chahdortt (enfance en Iran, Isatambul, Paris, études, tentative de suicide, analyse…), elle se défend d’en avoir fait une autobiographie. Et d’ailleurs, quelle version garder ? ─ Je n'arriverai jamais à faire la paix avec les femmes que je suis...
Le psy pensa que la formule résumait parfaitement sa situation.
Elle reprit:
 ─ Plus la vie a été dure avec moi, plus elle m'a rendue cruelle avec moi-même. Je me disais que je devais être plus forte que les autres pour pouvoir endurer le mal qu'ils me faisaient...Mais, passé la surprise, reste deux témoignages bouleversants sur la violence de la théocraties iranienne, son hypocrisie, la condition de femme et sur les blessures qu’une telle violence peut laisser durablement.Que des mensonges... Je les connais par cœur.
...Ils prétendent que les familles iraniennes sont merveilleuses, chaleureuses, solidaires, affectueuses, bonnes, unies, aimantes, bienveillantes... Elles sont surtout despotiques, hypocrites et étouffantes. Il y a une expression populaire qui dit: « On doit se donner des gifles pour avoir les joues roses devant les autres. »
Tout est une question de dissimulation. Vous ne voyez pas? Ils ont un régime corrompu, mafieux, intégriste et totalitaire, et ils prétendent tous être des gens de bien. Ils se vantent encore de l'antique civilisation perse. Ce sont tous des malades mentaux. Des hypocrites. Des collabos. Je les hais.
Elle le paya et rentra à pied chez elle comme une boule de feu.Deux livres d’une femme perdue à la recherche d’elle-même

Incipit (et peut-être un petit peu plus si entente)
Longtemps j'ai cru en Dieu, pas au Dieu de tous les hommes mais au mien, mon protecteur qui veillait sur moi et allait changer, j'en étais sûre, un jour prochain, mon destin. Candidement et à mon insu, alors que je me défendais de toute croyance religieuse et me proclamais athée, au fil des années, un espoir celé s'était blotti dans mon cœur, vain, comme toute illusion, mais qui élevait ma capacité d'endurance.
Ma première grande faiblesse fut de vouloir devenir une héroïne, épique et stoïque, ma deuxième faiblesse fut d'échouer, et la troisième de recommencer, sans cesse; mon opiniâtreté refusait l'abandon d'un tel projet. C'est ainsi que je devins une insubmersible héroïne déchue.


4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc)
Des vies différentes dans des villes différentes, et une même femme. Deux histoires entrelacées. L'une, picaresque, nous fait voyager en compagnie de l'héroïne, qui traverse mille et une épreuves, de Téhéran au golfe Persique, de Dubaï aux rives du Bosphore. Et l'autre, intime, à Paris, se construit dans le cabinet d'un psy. Pour la première fois une psychanalyse nous est dépeinte, séance par séance, comme un tableau impressionniste. Le rapport au père, à la mère, aux hommes, la prison, la torture, le viol, la prostitution, la solitude, l'exil et la langue française dont il faut s'emparer pour faire le récit d'une vie, pour se réconcilier avec la vie sont les thèmes de ce livre.

La dernière séance : voyage au bout de l’inconscient

C’est en terminant cette dernière séance que je me suis rendu compte qu’il s’agissait de la seconde partie de Je ne suis pas celle que je suis que je vais m’empresser de lire !

 — Je n'en ai rien à foutre, du regard...
Elle s'énerve :
 — Je vous demande si un être humain peut se construire sans que ses échecs le ramènent sans cesse aux traumatismes de son enfance.
 — On peut, dans une certaine mesure, se libérer de l'impact destructif des traumatismes. Panser les blessures, et apprendre à gérer la souffrance, avance
le psy. 
 — Donc la réponse est non, conclut-elle avec sa mauvaise foi habituelle.
Dès qu'elle avançait un peu dans son analyse, dès qu'un début d'apaisement s'esquissait, elle faisait marche arrière. Elle remettait tout en question et refusait l'idée qu'elle pût se libérer de ses souffrances.
La dernière séance : voyage au bout de l’inconscient de Chahdortt Djavann
Ce roman est brillant à plus d’un titre, mais le plus impressionnant, c’est un contraste qu’il met en évidence en opposant une violence anonyme (le régime iranien avec les mollahs, les gardiens de la révolution, le sexisme, mais aussi celle d’une interminable thérapie (avec un psy dont nous ne connaitrons jamais le nom) et, à l’opposé, les ressources de la narratrice, Donya, sa pulsion de vie et l’humanité bienveillante de nombre de ses rencontres, qui elles ont bien des noms.
Dès le premier jour de mon apparition, ma vie était aussi tourmentée que les chutes du Niagara.
Et pour tout vous avouer, je l'emmerde, la réalité. 
Heureusement, le Hasard a voulu que j'aie la sagesse de ma folie ; ou, pour le dire mieux, j'ai une folie qui n'a d'autre but que la quête de la sagesse.
Ma force créatrice vient d'une souffrance originelle et incurable.
Je suis condamnée à créer.
Divine condamnation !
J'oserai la vérité,
même si, vérité, je te hais...
Un roman de force et de courage

Incipit (et peut-être un petit peu plus si entente)
Le lendemain de son mariage, Donya décida de s'enfuir.


4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc)
Le lendemain de son mariage, une jeune Iranienne, Donya, décide de s'enfuir.

Deux récits s'entrelacent. L'un relate ses aventures picaresques, tragiques, émouvantes : entre puissance de la volonté, jeux du hasard et fatalité, Téhéran, Isanbul, Sofia et Paris, une femme trace son chemin de liberté. L'autre se déroule en France, dans le cabinet d'un psychanalyste où se dévoilent, dans la douleur ou l'ironie, les secrets les plus intimes - le père, la mère, les hommes, l'enfance, la prison, la torture, le viol, la prostitution, l'exil. Second volet de l'histoire de Donya, commencée dans Je ne suis pas celle que je suis, La Dernière Séance est une ode à la langue française, un combat et un refuge où se construisent à la fois une destinée et un roman.

Jeune et fauchée

Avec ses petits personnages faussement naïfs, Florence continue de nous raconter sa vie. Jeune et fauchée, c’est le départ de la maison, les premiers boulots et les premiers amours, l’alcool, les fêtes et les drogues et puis : le couple, les enfants, la séparation et surtout, comme un fil rouge : le manque d’argent !

Jeune et fauchée de Florence Dupré la Tour
La palette de couleurs et les aquarelles sont au top, les métaphores visuelles créatives et inspirées et, plus que tout, l’histoire est d’une cruelle et bouleversante sincérité.

Certes, papa et maman (coupables idéaux) prennent cher ! Une mère dépressive, un père absent, un complexe de classe, une bigoterie envahissante et une avarice révoltante semblent n’avoir pas préparé au mieux Florence à affronter son futur.

Par contre, quel terreau fertile pour raconter sa vie !

Incipit (et peut-être un petit peu plus si entente)
La richesse, l'oseille, l'argent, le pèze, le fric, la moula, les économies, le blé, les écus, les biffetons, la thune, la caillasse, la fortune, les deniers, le pognon, les ronds, le flouze, les sous.
Enfant, j'avais beaucoup de chance.


4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc)
Née dans une famille bourgeoise, Florence grandit sans penser à l'argent. Tout bascule à 18 ans, lorsqu'elle se retrouve livrée à elle-même. Etudiante, puis mère célibataire et autrice précaire de bande dessinée, elle découvre la réalité de la débrouille, entre privations, trésors d'inventivité et survie avec deux enfants.

Je viens d’ailleurs

A l’heure où a lieu un massacre à huis-clos en Iran, cette lecture est encore plus choquante ! Il y a quarante-six ans avait lieu la révolution islamique… rien n’a changé si ce n’est en pire, en plus sanglant.

L'assaut survient avec une rapidité foudroyante. Simultanément, des rafales de pistolets-mitrailleurs et des explosions de grenades retentissent. Une épaisse fumée s'élève de partout ; le gaz lacrymogène se répand et l'atmosphère devient suffocante. Les parents de Sara et Mahsa s'étaient installés avec nous aux abords du campus, en haut de quelques marches. Cette position nous laisse un répit de quelques secondes. La foule, affolée, se débat dans tous les sens, puis éclate, et ceux qui, comme nous, sont placés sur les côtés se mettent à courir. Nous courons de plus en plus vite. La fusillade et les cris redoublent. Égarée dans une masse de manifestants en fuite, je me retrouve toute seule. À gauche, à droite, les gens courent, tombent, se font piétiner.
Je viens d’ailleurs de Chahdortt Djavann
Dans cet impressionnant premier livre, Chahdortt Djavann nous raconte sa jeunesse en Iran, étudiante au moment du retour de l’ayatollah Khomeini, l’installation du régime, de la peur et de la violence

Incipit (et peut-être un petit peu plus si entente)
Il trempait sa plume dans l'encre bleue, la retirait lentement, la faisait glisser sur le bord de l'encrier pour l'égoutter, puis il la posait délicatement sur la feuille blanche et la laissait danser de la façon la plus noble, la plus sensuelle et la plus élégante qui fût. Les deux coudes posés sur la table, le menton enfoncé dans la paume des mains, je le dévorais du regard. Mon père n'était pas un écrivain. Mais en l'observant, à cinq ans, sans savoir ni lire ni écrire, je me suis juré qu'un jour je ne ferais qu'écrire.


4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc)
« Il y a des souvenirs plus graves que la vie elle-même. La brûlure se fait sentir après coup. Les dire, les redire, et même peut-être un jour les écrire, ailleurs, autrement, dans une autre langue, permettrait de les conjuguer au passé, des les faire entrer dans un livre, comme une vie vécue autrefois par une narratrice inconnue, anonyme, comme un récit qui se raconte et pourrait être le mien, le vôtre ou celui d'une autre. »

« Je viens d'ailleurs » raconte par fragments vingt ans de la vie d'une jeune Iranienne révoltée par la violence du régime islamique installé par Khomeini en 1979. La voix de la narratrice, claire, juste, tintée de lyrisme persan, nous fait rejoindre, à chaque page, un quotidien souvent insoutenable et jusqu'ici complètement ignoré par l'Occident. Entre fiction et témoignage, ce roman donne à voir, à entendre , à comprendre l'Iran quotidien.

Le suspect

Dans ce roman, Simenon tente au fil d’une course poursuite, de faire monter le suspense, d’installer une tension. Hélas, il tente seulement.

Parfois, en passant sous un arbre, il recevait une goutte d'eau limpide et glacée, et c'était toujours sur l'œil ou sur le nez. Il y avait des bancs, mais ils étaient mouillés. Les ouvriers de la grue s'arrêtèrent de travailler pour casser la croûte et la marinière leur passa leur café qu'elle avait mis à réchauffer.
L'énergie de Chave se diluait, et sa confiance encore davantage. Il finissait par se demander ce qu'il faisait là et pourquoi, alors qu'il avait sa femme et son fils à Bruxelles, il venait se mêler de ce qui ne le regardait pas.
Le suspect de Georges Simenon
Un suspect à la recherche d’une bombe dans les milieux anarchistes entre la Belgique et la France.

Une molle traque, bien loin de Die Hard et d’une journée en enfer, mais qui a quand même le mérite de survoler les tensions politiques des années précédant la deuxième guerre mondiale

Tous les romans durs de Simenon
30. Le suspect
29. Les sœurs Lacroix 31. Touriste de bananes
Incipit (et peut-être un petit peu plus si entente)
Il fallait que le concierge fût à cran pour que Chave, malgré l'espace qui les séparait ─ une porte, un escalier, un couloir ─ l'entendit hurler au téléphone :
─ Puisque je vous dis qu'il est sur le plateau !


4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc)
Comment peut-on passer de l'idée à l'action, de la violence des mots à celle des attentats? Pierre Chave, réfugié à Bruxelles pour échapper à la justice française, apprend que l'un de ses protégés s'apprête, à Paris, à basculer dans l'ombre en faisant exploser une bombe sur des civils. Faisant fi de toute prudence, Pierre passe la frontière. Il est celui que toutes les polices recherchent, un homme qui, par sa fuite des années plus tôt, s'est vu charger de tous les crimes. Il est aussi une conscience qui revient pour empêcher le pire, le militant renié par les siens qui se radicalisent et le terroriste que l'opinion réclame. Il est un père, un mari qui ne s'arrêtera que lorsqu'il tiendra la bombe entre ses mains…

La chambre bleue

Dans cette curieuse chambre bleue, Simenon nous présente un futur condamné (il semble en tout cas avoir bien peu de chance de s’en sortir) fort attachant et qui parait tout à fait innocent des suspicions qui planent sur lui.

 — Quel air a-t-il ?
 — Je ne sais pas. Il tourne le dos au soleil....
 — Où vas-tu ?
Car il ramassait ses vêtements, son linge, ses chaussures.
 — Il ne faut pas que je reste ici... Du moment qu'il ne nous trouve pas ensemble...
Il ne la regardait plus, ne se préoccupait plus d'elle, de son corps ni de ce qu'elle pouvait dire ou penser. Pris de panique, il jetait un dernier coup d'œil par la fenêtre et se précipitait hors de la chambre.
Si Nicolas était venu à Triant par le train alors que sa femme s'y trouvait, c'était pour une raison sérieuse.
La chambre bleue de Georges Simenon
Un auteur par contre toujours aussi misogyne, fidèle à son époque et qui se lâche un peu plus que d’habitude sur les scènes explicites.

Un roman à la construction virtuose qui se dévoile en même temps que son protagoniste s’enfonce

Tous les romans durs de Simenon
102. La chambre bleue
101. Les anneaux de Bicêtre 103. L’homme au petit chien (à lire)
Incipit (et peut-être un petit peu plus si entente)
─ Je t'ai fait mal ?
─ Non.
─ Tu m'en veux ?
─ Non.
C'était vrai. A ce moment-là, tout était vrai, puisqu'il vivait la scène à l'état brut, sans se poser de questions, sans essayer de comprendre, sans soupçonner qu'il y aurait un jour quelque chose à comprendre. Non seulement tout était vrai, mais tout était réel : lui, la chambre, Andrée qui restait étendue sur le lit dévasté, nue, les cuisses écartées, avec la tache sombre du sexe d'où sourdait un filet de sperme.


4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc)
Tony Falcone et Andrée Despierre, qui s'étaient perdus de vue depuis la fin de leur enfance, sont devenus amants un soir de septembre. Au cours des mois suivants, ils se retrouvent huit fois dans la " chambre bleue " à l'Hôtel des Voyageurs, tenu par le frère de Tony. Un jour, il s'en faut de peu que le mari d'Andrée ne surprenne, par hasard, les amants.