Camiothécaire-biblioneur aux lectures éclectiques. Romans, essais, biographies et autobiographies, récits de voyage, bandes dessinées, nouvelles, chroniques, témoignages… des critiques selon l'humeur
Catherine Meurisse a pu profiter d’une résidence d’artistes au Japon, juste au bord de mer. Elle se trouvait également au Japon lors d’un tsunami.
La jeune femme et la mer de Catherine Meurisse
Elle en a tiré ce récit en y mêlant sa fascination pour les paysages et les personnes, la mer et la nature, les forêts et leurs habitants.
Oscillant entre humour, poésie et fantastique, avec certaines planches splendides entrecoupées de pages plus discutables, La jeune femme et la mer ressemble à un conte graphique au message quelque peu sibyllin
Incipit (et peut-être un petit peu plus si entente) Arigato !
Vous avez fait bon voyage ?
Vous devez être fatiguée !
4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc) «Je voudrais peindre la nature», déclare la jeune dessinatrice française débarquant au Japon. Sur son chemin, un peintre japonais, lui, cherche à « peindre une femme ». Quelle nature ? Celle qui apaise ou celle qui submerge ? Et quelle femme ? Nami, qui tient l'auberge thermale où les deux artistes vont séjourner ? Nami n'est pas un modèle facile. Mystérieusement liée aux éléments naturels, elle sait lire l'arrivée des typhons dans les plis de la mer. C'est en tout cas ce que prétend le tanuki effronté, animal mythologique nippon incontournable, qui surgit au gré des déambulations des deux voyageurs...
Conte philosophique, La Jeune femme et la mer rappelle que notre vie dépend de notre capacité à entrer en résonance avec la nature
Une très bonne BD noire, avec des truands testostéronés, du sexe, des coups et des gueules cassées, des flingues et des entourloupes. Un graphisme magnifique en noir et blanc rehaussé par du rouge avec un grand talent. Comme un hommage soigné au genre, tant pour le dessin – avec des femmes courbes et des hommes à la mâchoire d’enclume – que pour le scénar un peu ridicule et caricatural.
Noir burlesque de Enrico Marini
Slick vient payer ses dettes à New-York après un séjour en Europe.
Mais voilà, ce n’est que le premier tome. Quelle déception lorsque je suis arrivé à la fin qui n’en était pas une. Il faudra patienter. Dommage !
4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc) Années 1950, États-Unis. Slick travaille pour Rex, un boss de la mafia irlandaise qui tient un cabaret. A la suite d'un vol raté, leur partenariat est annulé et Slick devient un homme à abattre. Pour ne rien arranger, ce loup solitaire est aussi l'ancien amant de Caprice, la fiancée de Rex, et malgré les années, ils sont toujours irrémédiablement attirés l'un par l'autre
Quelles phrases géniales, quelles envolées mémorables ! Chaque début de chapitre est travaillé, ciselé et millimétré, ciblé et percutant ! La première page est à elle seule un chef d’oeuvre !
Ce prochain amour de Nora Benalia
L’histoire d’une femme qui s’est abandonnée à son couple et qui, finalement (trop tardivement ?), a décidé de reprendre sa vie. Mais est-ce possible encore, où sont les hommes et qui sont-ils réellement, quelles sont les règles ?
Une dénonciation (et une démonstration) du patriarcat, de la violence, de la difficulté de sortir des schémas imposés et du manque de couilles de la moitié de la population (qui était pourtant celle qui devrait en avoir)
Un livre avec malgré tout certaines longueurs et une certaine confusion dans la seconde partie à laquelle j’ai moins accroché
4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc) La narratrice a renoncé à son métier, élevé seule ses trois enfants et été menacée de mort par leur père. Refusant de se laisser abattre, poussée par la rage, elle se bat au quotidien, bien décidée à obtenir vengeance
L’histoire d’une adolescente de treize ans dans un collège catholique qui raconte son obsession pour les garçons.
Le goût des garçons de Joy Majdalani
Au début, tout est imaginé, imprécis, interdit mais terriblement attirant et inaccessible. Il faut alors nouer des alliances avec des amies (qui le restent rarement longtemps), subir les trahisons et les effets de groupe, intriguer pour soulever un peu le voile, comploter pour découvrir… tout est permis car seul compte le but à atteindre. Réussir à séduire et à capter le regard, l’attention de celui qui osera.
Fantasmes de bites, de caresses, de langues, de fluides, de désirs, toucher, voir et goûter. C’est frais et ça sonne très juste, c’en est très drôle et touchant. Un livre qui crie : je veux !
Incipit (et peut-être un petit peu plus si entente) Le corps des filles
Je vous parle de ces filles qui m'ont donné le goût des garçons.
Au fond de notre classe de 5e, près du radiateur, des fenêtres, somnolent les Dangereuses Soumaya, Ingrid et leur bande.
4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc) Elles sont «de bonne famille», «bien élevées». Collégiennes dans un établissement «strict». Elles n'ont que le désir en tête.
La narratrice, qui a treize ans, rêve des garçons, de leur sexe, de faire l'amour avec eux. Elle s'allie à la terrible Bruna, rivale et confidente, qui sait dénicher sur Internet des garçons avec qui s'adonner à des conversations téléphoniques interdites. Bruna lui tend un piège, où elle tombe avec naïveté. Qu'importent les fâcheux qui la traitent de putain ! Il lui faut goûter, goûter aux garçons.
Légendes, ragots, ignorances, peurs, élans, embûches, alliances, traîtrises, téléphone, Internet, tout tourne autour des garçons et de leur corps mystérieux dans un mélange de crainte, de fantasmes et de romantisme. Cru et délicat, dévoilant les candeurs comme les cruautés, voici un premier roman d'une véracité implacable
Après une brève description de l’enfer colonial qui ressemble comme deux gouttes d’eau aux atrocités commises par Léopold II au Congo, rappelées dans Le coeur des ténèbres, en Algérie ou qu’on retrouve dans Exterminez toutes ces brutes !, Eric Vuillard raconte avec force anecdotes la guerre d’Indochine.
Une sortie honorable de Éric Vuillard
Et comme à son habitude, il use d’effets, de projections, de circonvolutions et de bons mots (un peu beaucoup d’ailleurs, et cela nuirait presque à l’efficacité de son argumentaire).
Mais à la fin, il retombe sur ces pattes et cette sortie honorable démontre qu’elle ne le fut en rien. Les profiteurs de guerre dans leurs beaux salons s’en sont rempli les poches dans leurs beaux costumes une fine et un cigare à la main. Les incapables en uniformes de parade ont fait leur job à la perfection en décimant tant et plus ne laissant que désolation et terres brulées.
Qui, bien au chaud, gouverne, à qui profitent ces crimes et les puants sont-ils dans les cachots ?
Incipit (et peut-être un petit peu plus si entente) ANNEXE TRÈS CONFIDENTIELLE À UN RAPPORT DE L'INSPECTION DU TRAVAIL
« Il faut voyager », écrivait Montaigne. « Cela rend modeste », ajoutait Flaubert. « On voyage pour changer, non de lieu, mais d'idées », renchérissait Taine.
Et si c'était tout le contraire. Dans un guide de voyage sur l'Indochine de 1923, après une page de publicité pour la maison Ridet & Cie, armurier au centre de Hanoi, fournissant "armes et munitions de chasse et de guerre, tous accessoires pour chasseurs et touristes, pistolets automatiques ou carabines", avant même que ne soit évoquée "la partie la plus pittoresque du Haut-Tonkin où se trouvent quantité de curiosités naturelles", on tombe sur un petit lexique, manuel de conversation à l'usage des vacanciers, dont voici en français les premiers rudiments: "va chercher un pousse, va vite, va doucement, tourne à droite, tourne à gauche, retourne en arrière, relève la capote, baisse la capote, attends-moi là un moment, conduis-moi à la banque, chez le bijoutier, au café, au commissariat, à la concession". C'était là le vocabulaire de base du touriste français en Indochine.
4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc) « Et si je vous en donnais deux ?, lui lança-t-il.
- Deux quoi ? », répondit le ministre français, interloqué, incapable de faire le lien entre la conversation diplomatique, somme toute assez classique qu'il menait à propos de Diên Biên Phu, et cette question à la tournure tout à fait saugrenue.
« Deux bombes atomiques... », précisa le secrétaire d'Etat américain.
É.V.
Brut, violent et au style irréprochable, ce livre est un diamant forgé par les pires excréments possibles. Un père violent et manipulateur se réjouissant de sa propre cruauté et jouissant des douleurs infligées.
Chienne de Marie-Pier Lafontaine
Deux filles à sa merci sous l’oeil complaisant d’une femme victime et complice par défaut, se contentant de la promesse d’absence d’inceste.
Un livre qui n’est pas sans rappeler la violence de Claustria de Régis Jauffret ou du syndrome du varan de Justine Niogret.
Incipit (et peut-être un petit peu plus si entente) Je dissimulais mes désirs dans des textes de fiction, enfant. Deux sœurs en fugue. Pourchassées par un monstre à deux têtes. Elles s'enfuyaient dans de sombres forêts. S'armaient de branches, de bâtons. Aujourd'hui, je ne cache plus mes désirs. Je voudrais que ce texte décime ma famille entière.
4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc) Un homme soumet ses deux filles à toutes les brimades et les humiliations. Les tenir en laisse, les forcer à marcher à quatre pattes, les frapper avec des objets, leur promettre d'abuser d'elles, un jour... Sans que la mère s'interpose jamais. Viol suspendu, inceste latent. Personne ne s'étonnera si l'une d'entre elles, devenue adulte, finit par mordre.
Chienne est l'histoire de cette jeune femme en morceaux qui, s'appuyant sur les pouvoirs de la littérature, se bat pour retrouver un corps et une parole
Livre mythique dont la trame inspira Apocalypse Now, j’ai plutôt eu la surprise de lire un conte métaphorique sur les tréfonds de l’âme humaine alors que je m’attendais à n’y trouver qu’une dénonciation de la violence coloniale au Congo.
Le coeur des ténèbres de Joseph Conrad
Certes, la colonisation y est dépeinte pour la saloperie qu’elle était et sert de trame à cette remontée du fleuve. Mais on pourrait presque y lire que Conrad voyait ces ténèbres comme celles qui se trouvent au fond de chacun de nous, que cette jungle n’est que notre âme (notre coeur) lorsque nous plongeons dans nos tréfonds
Aucune considération pratique ne venait interrompre le flot magique des phrases, sauf à voir dans l’espèce de note au bas de la dernière page, gribouillée d’une écriture tremblante et, de toute évidence, beaucoup plus tard, l’exposé d’une méthode. Elle était très simple et, venant après cet appel à toutes les formes d’altruisme, elle vous brûlait, lumineuse et terrifiante, comme un éclair dans un ciel serein: « Exterminez-moi toutes ces brutes ! »
Un livre à nombreuses facettes permettant foule d’interprétations et qui mérite amplement de multiples lectures
Incipit (et peut-être un petit peu plus si entente) Le yawl de croisière Nellie rappela sur son ancre sans un frémissement des voiles et s'immobilisa. La marée était étale, le vent presque tombé et, comme nous devions descendre le fleuve, la seule possibilité était de s'embosser et d'attendre le reflux.
4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc) Le cœur des ténèbres s'inspire d'un épisode de la vie de Conrad, en 1890, dans l'État libre du Congo mis en coupe réglée au profit de Léopold II. De cette expérience amère, l'écrivain a tiré un récit enchâssé dont chaque élément, à la façon des poupées russes, dissimule une autre réalité : la Tamise annonce le Congo, le yawl de croisière la Nellie le vapeur cabossé de Marlow, lui-même truchement de Conrad. Ces changements d'identité sont favorisés par les éclairages instables du coucher du soleil ou par le brouillard qui modifie tous les repères et dont émerge Kurtz. Présenté par de nombreux personnages bien avant d'entrer en scène, celui-ci fait voler en éclats toutes les définitions et finit par incarner le cœur énigmatique des ténèbres : le lieu où se rencontrent l'abjection la plus absolue et l'idéalisme le plus haut
Ce qui commence bien gentiment finit dans une débauche de sexe, de foutre et de jouissances.
Les exploits d’un jeune Don Juan de Guillaume Apollinaire
Avec des fluides, du goût, des odeurs, du poil, du ferme et du gras.
Dispensable, même s’il m’a tiré parfois un sourire au coin d’une page
Incipit (et peut-être un petit peu plus si entente) Les jours d'été étaient revenus, ma mère s'était rendue à la campagne dans une propriété qui nous appartenait depuis peu.
Mon père était resté à la ville pour s'occuper de ses affaires. II regrettait d'avoir acheté cette propriété sur les instances de ma mère :
─ C'est toi qui as voulu cette maison de campagne, disait-il, vas-y si tu veux, mais ne me force pas à y aller. D'ailleurs, tu peux être certaine, ma chère Anna, que je vais la revendre dès que l'occasion s'en présentera.
4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc) Le jeune Roger ne rêve que de filles et de femmes, de séduction, d'abandons et d'étreintes, d'odeurs et de formes abondantes... Rapidement déniaisé, l'adolescent embrasse, caresse et séduit tout ce qui porte jupon, ne reculant devant aucun fantasme ni aucune perversion pour assouvir ses désirs et parfaire son apprentissage amoureux.
Un roman d'initiation amoureuse et sexuelle, à la fois drôle et provocant, par l'un des plus grands poètes du XXe siècle
Rodolfo Fierro était la bras droit de Pancho Villa. Un tueur sanguinaire et sans pitié.
Les amis de Pancho Villa de Léonard Chemineau
Adapté d’un roman de James Carlos Blake, Léonard Chemineau propose ici bout de l’histoire de la révolution mexicaine – sa partie sanglante en tout cas – avec un graphisme particulièrement à propos.
Une histoire quand même un peu touffue pour être résumée dans une BD de 128 pages dans lesquelles la mort s’invite plus souvent qu’à son tour
Incipit (et peut-être un petit peu plus si entente) C'est en 1910 que tout a commencé.
Je faisais deux ans de taule à Chihuahua pour avoir buté un flic.
4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc) Quoi de mieux pour narrer l'épopée de la révolution mexicaine que de se mettre dans la peau de Rodolfo Fierro, le plus fidèle et irréductible compagnon de Pancho Villa ? À travers son récit, c'est l'histoire chaotique du Mexique au début du XXe siècle qui défile. L'odyssée grandiose et pitoyable de ces révolutionnaires à la fois idéalistes et cruels.
Entre faits et fiction, une vision très noire, d'où émergent des moments d'authentique grandeur, le dévouement et le courage d'hommes sans mesure, qui embrassent la vie et la mort avec la même fougue. Une réflexion sur le sens de l'action révolutionnaire
En intercalant trois récits (le voyage qu’il fait en Afrique alors qu’il écrit ce livre, Le coeur des ténèbres de Joseph Conrad et l’histoire des colonisations et du racisme institutionnalisé) Sven Lindqvist éclaire l’histoire moderne de façon terrifiante.
Exterminez toutes ces brutes ! Un voyage à la source des génocides de Sven Lindqvist
La partie historique est glaçante, elle raconte comment l’Europe s’est appropriée toutes les richesses du monde en spoliant, massacrant, torturant, délocalisant, trompant… (j’arrête ici car tout à été commis).
Une histoire des crimes de l’humanité, de la loi du plus fort (des navires, canons et fusils) et de l’aveuglement volontaire, des justifications odieuses, des complicités des états, du clergé et de scientifiques.
Un livre parfois difficilement soutenable qui pourtant ne fait que démontrer comment toutes les richesses occidentales se sont bâties sur un génocide planétaire.
Incipit (et peut-être un petit peu plus si entente) Vous en savez déjà suffisamment. Moi aussi. Ce ne sont pas les informations qui nous font défaut. Ce qui nous manque, c'est le courage de comprendre ce que nous savons et d'en tirer les conséquences.
4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc) Il existe dans une vie une poignée de livres inoubliables. Celui-ci en est un.
Sven Lindqvist est suédois et traverse le Sahara jusqu'au Niger. Dans de petits hôtels du désert, battus par les sables, il a emporté sa documentation sur la constitution des grands Empires en Afrique : l'Empire britannique, le Congo belge, l'Empire français, les colonies allemandes.
Et alors ? C'est tout. Pourtant aucun lecteur ne peut sortir indemne de ces pages.
D'une plume sèche et envoûtante, Lindqvist entremêle le récit de son voyage et l'évocation de l'Histoire. Il nous raconte la diffusion des théories raciales, le darwinisme dévoyé qui sous-tend la conquête coloniale et l'ivresse d'un rêve fou et monstrueux : éradiquer des populations entières pour faire renaître un homme nouveau.
Le livre remonte ainsi à la source des génocides du XXe siècle. Au fil des pages, la traversée de Lindqvist devient un voyage initiatique et vertigineux dans notre héritage européen.