Camiothécaire-biblioneur aux lectures éclectiques. Romans, essais, biographies et autobiographies, récits de voyage, bandes dessinées, nouvelles, chroniques, témoignages… des critiques selon l'humeur
Une femme heureuse, à qui tout sourit aux bras d’un mari aimant. Mais, après avoir rencontré un troublant bellâtre et entendu qu’une dame de ses connaissances avait été aperçue sortant d’une maison de plaisir, elle se dit :
– Moi aussi, je veux !
Belle de jour de Joseph Kessel
Incapable de résister à son fantasme, à son dévorant désir transgressif, elle s’en va vendre ses charmes chez Madame Anaïs. Une lecture dans l’attente d’un « classique, juste et moral » retour de manivelle.
Le tout dans une écriture un peu passée et ampoulée. Bof, bof… un homme qui parle des femmes
Incipit (et peut-être un petit peu plus si entente) Pour aller de sa chambre à celle de sa mère, Séverine, qui avait huit ans, devait traverser un long couloir. Ce trajet qui l'ennuyait, elle le faisait toujours en courant. Mais, un matin, Séverine dut s'arrêter au milieu du couloir. Une porte qui, à cet endroit, donnait sur la salle de bains, venait de s'ouvrir. Un plombier parut. Il était petit, épais. Son regard, filtrant sous de rares cils roux, se posa sur la petite fille. Séverine, qui, pourtant, était hardie, eut peur, recula.
4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc) Une femme de la haute bourgeoisie finit par s'adonner à la prostitution en raison de sa misère affective et du caractère insipide de sa vie
Après le choc de Putain, j’ai directement entamé Folle, livre dans lequel Nelly Arcan annonce son suicide pour ses 30 ans (ce qu’elle réalisera tristement un peu plus tard). Elle y parle d’une déception amoureuse, de ses obsessions pour la « jeunesse-beauté » (duo indissociable selon elle et qu’elle voit s’échapper) et des rôles assignés aux femmes.
Folle de Nelly Arcan
Une fin de relation toxique et chaotique pleine d’aigreur et de regrets.
Des phrases plus courtes, posées, un style plus maîtrisé mais moins déconcertant
Incipit (et peut-être un petit peu plus si entente) À Nova rue Saint-Dominique où on s'est vus pour la première fois, on ne pouvait rien au désastre de notre rencontre. Si j'avais su, comme on dit la plupart du temps sans dire ce qui aurait dû être su au juste, et sans comprendre que savoir à l'avance provoque le pire, si on avait pu lire dans les tarots de ma tante par exemple la couleur des cheveux des rivales qui m'attendaient au tournant et si de l'année de ma naissance on avait pu calculer que plus jamais tu ne me sortirais de la tête depuis Nova...
4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc) «Ensuite j'ai eu peur de tout, j'ai eu peur qu'il soit comme toi, qu'en naissant le bébé ait déjà un passé rempli d'autres femmes. [...] Il me semblait qu'en venant de toi, cet enfant me quitterait.»
Devenant son propre personnage, Nelly Arcan, jeune romancière sulfureuse, écrit une lettre à l'homme qui l'a quittée. Histoire de conquête et d'abandon, de désir et d'humiliation entre une jeune femme québécoise et son amant français, consommateur de cyber-sexe et de coke. Elle s'y révèle amoureuse folle, folle de jalousie, folle de son corps haï, folle de la dictature planétaire de l'image.
Après le succès éblouissant de Putain, Nelly Arcan plonge une nouvelle fois dans la beauté d'un désespoir absolu
Nelly Arcan raconte sa vie avec des phrases longues comme les pages pour tenter de décrire tout ce qu’elle n’arrive pas à dire. Une lecture hypnotique qui parle d’une société malade, de la valorisation et marchandisation du corps, de la beauté et des choses.
Putain de Nelly Arcan
Un texte glaçant qui se déroule sans fin pour tenter de trouver… Mais trouver quoi dans toute cette putasserie ou les hommes paient pour baiser des jeunes femmes de l’âge de leurs filles ? Qu’un bain de mousse et un sac Hermès peuvent apporter du bonheur ?
Incipit (et peut-être un petit peu plus si entente) Je n'ai pas l'habitude de m'adresser aux autres lorsque je parle, voilà pourquoi il n'y a rien qui puisse m'arrêter, d'ailleurs que puis-je vous dire sans vous affoler, que je suis née dans un village de campagne à la lisière du Maine, que j'ai reçu une éducation religieuse, que mes professeurs étaient toutes religieuses, des femmes sèches et exaltées devant le sacrifice qu'elles faisaient de leur vie, des femmes que je devais appeler mères et qui portaient un faux nom qu'elles devaient d'abord se choisir, sœur Jeanne pour Julie et sœur Anne pour Andrée, des sœurs-mères qui m'ont enseigné l'impuissance des parents à nommer leurs enfants, à les définir adéquatement auprès de Dieu, et que voudriez-vous savoir de plus, que j'étais somme toute normale, plutôt douée pour les études, que dans cette campagne de fervents catholiques où j'ai grandi on renvoie les schizophrènes aux prêtres pour qu'on les soigne par exorcismes, que la vie y est très belle lorsqu'on se contente de peu, lorsqu'on a la foi ? Et quoi encore, que j'ai joué du piano pendant douze ans et que j'ai voulu comme tout le monde quitter la campagne pour habiter la ville, que depuis je n'ai plus joué une note et que je me suis retrouvée serveuse de bar, que je me suis faite putain pour renier tout ce qui jusque-là m'avait définie, pour prouver aux autres qu'on pouvait simultanément poursuivre des études, se vouloir écrivain, espérer un avenir et se dilapider ici et là, se sacrifier comme l'ont si bien fait les sœurs de mon école primaire pour servir leur congrégation ?
4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc) Cachée derrière les rideaux de sa chambre, une prostituée patiente entre deux clients. L'attente se nourrit du souvenir : une famille dévote, une mère absente et un père distrait. Et parfois la jouissance éprouvée avec ces hommes auxquels elle fait l'amour, ces hommes qu'elle déteste peut-être autant qu'elle-même. Un récit obsessionnel qui ressemble à un exorcisme désespéré pour se maintenir en vie
Un peu dubitatif face à ce que j’avais hâtivement classé en « valorisation économique de fonds de tiroirs », j’ai abordé ce carnet de croquis à reculons.
À l’heure où les dieux dorment encore de Cosey
Et pourtant ! Au bout de quelques pages de ce voyage avec Cosey, des Alpes suisses au Japon en passant par les montagnes tibétaines (et bien d’autres topographies, rencontres et pays), on se met à comprendre et à partager cette quête de soi.
Pas d’histoire ici, mais des aquarelles, des portraits et des paysages sublimes, des textes courts et des pensées… un voyage avec l’auteur qui se termine en couleurs
« À l’heure où les dieux dorment encore… »
sont les premiers mots de Savitri, long poème épique composé par Sri Aurobindo dans lequel la belle Savitri parvient à duper Yama, dieu de la mort afin de sauver son époux.
L’auteur de BD, lui, est contraint la plupart du temps à dessiner d’imagination ou, en partant de quelques documents à réaliser une reconstitution + ou – plausible… Avec le risque, toujours, de tomber dans les inévitables clichés, stéréotypes et tics graphiques. Le dessin d’observation est probablement la meilleure ruse pour échapper à l’emprise du dieu tyran, roi des idées toutes faites, qui squatte notre boîte crânienne, et apercevoir un moment ce qui se présente à nos yeux, tel, quel. Ce qui consiste à oublier tout ce qu’on sait.
Exercice ardu, avec de nombreux échecs, mais qui apporte parfois une vraie part de joie. En voici quelques échantillons. Cosey
Incipit (et peut-être un petit peu plus si entente) "À l'heure où les dieux dorment encore..."
sont les premiers mots de Savitri, long poème épique composé par Sri Aurobindo dans lequel la belle Savitri parvient à duper Yama, dieu de la mort afin de sauver son époux.
4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc) Entre carnet de route et journal intime, l'artiste présente ses dessins réalisés au cours de nombreux voyages et sur lesquels il s'appuie comme autant d'outils de travail, de repérages et d'aide-mémoire pour ses albums. Le dessinateur se dévoile et partage ses pensées, avec en toile de fond une réflexion sur le dessin, la couleur, la musique, la représentation du réel et des vies intérieures
Un bijou de petites phrases, pensées et anecdotes sur le désir et la jouissance.
Le carnet écarlate : fragments érotiques lesbiens de Anne Archet
Le tout entrecoupé de (trop) rares illustrations de Mélanie Baillargé.
Avec les dessins de Mélanie Baillargé
Une femme qui parle – avec beaucoup de style – de son amour des femmes, de sexe, de domination, de masturbations et autres infinis plaisirs lesbiens.
Un cadeau à mettre entre tous les doigts polissons sans les avertir
Incipit (et peut-être un petit peu plus si entente) - Qu'est-ce qu'il y a là-dedans ? me demande-t-elle en feuilletant le carnet écarlate.
- Le meilleur de moi-même.
- Vraiment ?
Alors je dois lui faire l'amour. Elle lèche une page comme s'il s'agissait de mon sexe, effaçant petit à petit de sa salive tout ce que j'avais écrit, puis offre à ma bouche un petit bout de langue bleue.
4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc) Vedette anarcha-féministe du wild wild web, Anne Archet fait son entrée officielle dans la littérature papier avec ce recueil joyeux et sans complexe. À la fois torride et tendre, cruel et hilarant, Le carnet écarlate réunit des centaines d'aphorismes et microrécits sulfureux mettant en scène l'érotisme lesbien sous toutes ses formes. Un livre cochon et féministe qui vous fera rire aux éclats, pour un public large (d'esprit).
Avec les dessins de Mélanie Baillairgé
Sébastien Gnaedig s’est approprié l’excellent roman (ou autofiction pourrait-on dire) de Sorj Chalandon. Et si le scénario m’a semblé absolument fidèle à mes souvenirs (avec cette très bonne idée de la transposition du journaliste au dessinateur), le dessin au trait m’a perdu.
Profession du père de Sorj Chalandon et Sébastien Gnaedig
Des personnages désincarnés aux émotions absentes qui m’ont laissé froid
4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc) « Mais de quel droit ils demandent ça ?
Qu'est-ce que ça peut bien leur foutre, ma profession ?
Écris la vérité : agent secret.
Ce sera dit.
Et je les emmerde. »
« Sébastien Gnaedig s'est emparé de mon histoire. Alors voilà : Profession du père.
Et l'émotion que j'ai ressentie à la découverte de la mère, du père et du fils vus par un autre que moi.
"Mon Dieu, le pauvre gosse !", j'ai murmuré en tournant ces pages.
Le dessinateur avait donné vie à Émile.
Tout en protégeant le gamin que j'étais. »
C’est rêche, ça racle, c’est rude, sale, grossier, suintant de pus et de vomissements.
C’est aussi un premier jet qui n’avait jamais été corrigé ou repris, une découverte étonnante et fascinante.
Guerre de Louis-Ferdinand Céline
Un livre partiellement autobiographique où, durant la première guerre mondiale, Ferdinand blessé au bras et à l’oreille se retrouve hospitalisé à l’arrière du front avec un autre blessé, un souteneur violent qui ne pense qu’à faire venir sa protégée.
Une ambiance puante et merdique, des scènes à peine soutenables, une guerre où les hommes sont de la viande pour les canons et les femmes de la chair pour les hommes.
Incipit (et peut-être un petit peu plus si entente) Pas tout à fait. J'ai bien dû rester là encore une partie de la nuit suivante. Toute l'oreille à gauche était collée par terre avec du sang, la bouche aussi. Entre les deux y avait un bruit immense. J'ai dormi dans ce bruit et puis il a plu, de pluie bien serrée. Kersuzon à côté était tout lourd tendu sous l'eau. j'ai remué un bras vers son corps. j'ai touché. L'autre je pouvais plus. Je ne savais pas où il était l'autre bras. Il était monté en l'air très haut, il tourbillonnait dans l'espace et puis il redescendait me tirer sur l'épaule, dans le cm de la viande. Ça me faisait gueuler un bon coup chaque fois et puis c'était pire.
4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc) Parmi les manuscrits de Louis-Ferdinand Céline récemment retrouvés figurait une liasse de deux cent cinquante feuillets révélant un roman dont l'action se situe dans les Flandres durant la Grande Guerre. Avec la transcription de ce manuscrit de premier jet, écrit quelque deux ans après la parution de Voyage au bout de la nuit (1932), une pièce capitale de l'œuvre de l'écrivain est mise au jour. Car Céline, entre récit autobiographique et œuvre d'imagination, y lève le voile sur l'expérience centrale de son existence : le traumatisme physique et moral du front, dans l'« abattoir international en folie ». On y suit la convalescence du brigadier Ferdinand depuis le moment où, gravement blessé, il reprend conscience sur le champ de bataille jusqu'à son départ pour Londres. À l'hôpital de Peurdu-sur-la-Lys, objet de toutes les attentions d'une infirmière entreprenante, Ferdinand, s'étant lié d'amitié avec le souteneur Bébert, trompe la mort et s'affranchit du destin qui lui était jusqu'alors promis. Ce temps brutal de la désillusion et de la prise de conscience, que l'auteur n'avait jamais abordé sous la forme d'un récit littéraire autonome, apparaît ici dans sa lumière la plus crue. Vingt ans après 14, le passé, « toujours saoul d'oubli », prend des « petites mélodies en route qu'on lui demandait pas ». Mais il reste vivant, à jamais inoubliable, et Guerre en témoigne tout autant que la suite de l’œuvre de Céline
Convoquant Fabcaro à l’écriture et Eric Judor à l’écran ainsi qu’une cracapétée de comédiens, Nathalie Fiszman propose un roman photo drôle et absurde, foisonnant de perruques et de mauvais gout vestimentaire.
Guacamole vaudou de Nathalie Fitzman
On y retrouve heureusement Clémentine Mélois qui nous avait régalée avec un roman photo à l’humour bien plus aiguisé ! (Et si vous appréciez Clémentine, dans un tout autre genre elle partage son amour de la lecture dans Dehors la tempête et c’est magnifique !)
Allez, ne boudons pas le plaisir de sourire
4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc) Dans ce roman-photo, un employé de bureau sans envergure connaît un succès fulgurant après avoir suivi un stage de vaudou avec le gourou Jean-Claude
Coincée par le premier confinement du COVID, Clémentine s’ennuie et joue avec l’actu et Photoshop
Bon pour un jour de légèreté de Clémentine Mélois
Et c’est parfois très drôle !
Et d’autres fois… ma foi, c’était une période difficile, mais avec des petits chats c’est quand même mieux.
Merci Clémentine !
4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc) Est-il permis de rire d'une tragédie ? Avec tendresse et irrévérence, Clémentine Mélois met le confinement en images. À nous le paquet de chewing-gums goût chloroquine, le 45 tours d'Alain Gestes Barrière !
Plein de drôlerie et de poésie, parfois mordant, toujours désopilant, Bon pour un jour de légèreté nous rappelle que l'humour est la meilleure façon de rapprocher les êtres humains en mettant l'angoisse à distance
Ce troisième livre de Sébastien Bohler continue dans dans la même ligne et est peut-être le plus intéressant (non, ils le sont tous ! Mais c’est peut-être le plus déculpabilisant et, paradoxalement, le plus alarmiste), en tout cas le premier qui vise un coupable plus global que les précédents, Le bug humain et Où est le sens ?
Human Psycho : comment l’humanité est devenue l’espèce la plus dangereuse de la planète de Sébastien Bohler
Et si l’humanité se dirigeait à sa fin (emportant avec elle nombre de victimes) non pas à cause des humains qui la compose, mais de son intelligence de groupe déficiente. Et si l’humanité était un psychopathe à enfermer, à museler.
La démonstration est brillante ! Il est temps de menotter le monstre !
Pourtant, peut-on innocenter l’individu ? N’est-ce pas trop facile de nous disculper ? Nous, les collabos responsables à l’insu de leur plein gré mais pas coupables ?
Incipit (et peut-être un petit peu plus si entente) Le bout du voyage
Nous, humains, avons parcouru un long voyage. Au fil de dizaines de milliers de générations, nous avons tracé notre route sur Terre. Nous avons prospéré, nous sommes multipliés, avons fondé des civilisations. Persuadés qu'après nous viendraient d'autres humains. Des enfants qui transmettraient le flambeau de la vie et exploreraient d'autres horizons.
Nous nous croyions éternels.
4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc) Et si le propre de l'Homme n'était pas le rire, le langage ou l'aspiration à l'éternité, mais son pouvoir de destruction ? Dérèglement climatique, hausse des températures, montée des eaux, pandémies... nous allons droit à la catastrophe.
Le responsable de cette catastrophe est l'humanité elle- même. À force de grandir et de recouvrir toute la surface de la Terre, elle se comporte comme un cerveau géant et surpuissant, doté d'une infinité de connexions.
C'est ce cerveau qui prélève des ressources sur la Terre, produit des millions de SUV et de smartphones, fait travailler les humains sans relâche et recrache des milliards de tonnes de CO2 dans l'atmosphère. Mais à quoi pense cet organe ? A-t-il des désirs ? Des émotions ? Quels sont ses plans ?
Dans Human Psycho, Sébastien Bohler adopte une démarche clinique pour analyser le cerveau global qu'est devenue l'humanité, comme un psy le ferait avec son patient.
Le constat qu'il livre est glaçant : ce cerveau possède les traits caractéristiques d'un psychopathe. Il coche toutes les cases du profil psychologique d'un serial killer qui massacre sa victime - la planète.
Alors, peut-on le soigner ? Tel est le questionnement ultime de cet ouvrage, qui nous emmène sur une crête étroite entre néant et espoir